De la musique avant toute chose

Ravel, Jean Echenoz, éditions de Minuit, 124 pages, 12 €.

par Pierre de Montalembert

Un homme sort du bain avec précaution et s'habille avec minutie. C'est, pour lui, un grand jour : il se rend aux Etats-Unis pour la première fois, pas pour y chercher la fortune, mais pour se la voir confirmer. « Il est à cinquante-deux ans au sommet de sa gloire, il partage avec Stravinsky le rôle de musicien le plus considéré du monde, on a pu voir souvent son portrait dans le journal. » En ce jour de départ, nous sommes le 28 décembre 1928, il reste dix ans de vie à Ravel, et nous allons suivre son époque, sa mécanique et ses modes, et le suivre lui pendant ces dix années, dans sa gloire comme dans son ennui, dans ses découvertes comme dans ses tics.

Car être le compositeur le plus célébré de son temps ne l'empêche pas d'avoir des manies, qui frôlent l'obsession, que ce soit son refus de jouer sans ses chaussures vernies, chaussures sans cesse oubliées, ou ce souci apporté à son apparence, il n'y qu'à voir les bagages qu'il emporte pour les Etats-Unis : « Outre une petite valise bleue bourrée de Gauloises jusqu'à la gueule, les autres contiennent par exemple soixante chemises, vingt paires de chaussures, soixante-quinze cravates et vingt-cinq pyjamas qui, compte tenu du principe de la partie pour le tout, donnent une idée de l'ensemble de sa garde-robe. »

Ravel voyage, est fêté, décrié, s'en amuse, applaudit ceux qui le dénigrent, les approuve même, puisque, il le sait, il est, de toute façon, indétrônable, au sommet. Et, partout, il promène son ennui.

Et les œuvres dans toute cette fête ? Elles viennent, elles viennent, pas forcément comme on s'y attend. Ravel, au moment où il dévore sa viande, se rend compte que « son dentier produit un bruit de castagnettes ou de fusil-mitrailleur qui se répercute dans la pièce étroite. » Ce qui, avec d'autres éléments, lui donne une idée, il compose. « Il sait très bien ce qu'il a fait, il n'y a pas de forme à proprement parler, pas de développement ni de modulation, juste du rythme et de l'arrangement. Bref, c'est une chose qui s'autodétruit, une partition sans musique,(...) dont on ne peut rien attendre, voilà au moins, dit-il, un morceau que les orchestres du dimanche n'auront pas le front d'inscrire à leur programme. (...) Après qu'il a fini, un jour qu'il passe avec son frère près de la fabrique du Vésinet : Tu vois, lui dit Ravel, c'est là, l'usine du Boléro. »

Mais la mécanique si bien huilée connaît aussi les failles, celles qui ont l'audace de ne pas considérer Ravel comme Ravel, comme cela arrive à Wittgenstein, pas le philosophe, mais son frère, le musicien, amputé du bras droit pendant la Guerre et qui, depuis, commande des morceaux adaptés à son infirmité comme on commanderait un steak pas trop cuit. A Ravel aussi, il en réclame un, et celui-ci s'exécute ; sauf que le résultat n'est pas du goût de Wittgenstein, qui le remanie à sa manière : il faut que tous entendent la virtuosité. Colère du compositeur, défense du musicien, pour qui les interprètes ne doivent pas être des esclaves. La réponse de Ravel a le mérite de la clarté : « Les interprètes sont des esclaves. »

Le maître, lui, vieillit, a un accident, ne s'en remet pas tout à fait, décline et s'en rend compte. Ses amis s'inquiètent, consultent, le font opérer : rien d'anormal. Mais Ravel ne s'est pas remis de cette opération.

Un essai tout de même : un soir, dans un appartement ; parmi les disques, au rayon dit classique, il n'y a rien ou presque de Ravel, juste un enregistrement, avec Marguerite Long, l'interprète attitrée. Le disque, trop vieux, ne rend rien.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 24 février 2006)