Grâce à Cézanne

La Leçon de la Sainte-Victoire (Die Lehre der Sainte-Victoire), Peter Handke, (traduction Georges-Arthur Goldschmidt), Folio bilingue.

par Alain Jean-André

Quel est le sens du voyage de Peter Handke à la montagne Sainte-Victoire, motif privilégié de la peinture de Paul Cézanne ? Que cherche l'écrivain sur les traces du peintre ? Qu'est-ce qui l'attire tant, même si, au début, « la montagne au naturel [...] était restée un jeu » ? Il s'y rend seul une première fois ; il y revient avec une amie. Expérience cruciale. « Il était [...] établi qu'il me fallait transmettre quelque chose de la montagne de Cézanne », ajoute-t-il.

L'idée lui en est venue lors de la visite d'une exposition Cézanne, au musée du Jeu de Paume, à Paris, en 1978. « Les tableaux [...] m'apparurent comme [des] objets du commencement et je fus pris de l'envie d'étudier [...] les oeuvres de sa dernière décennie ». L'écrivain connaît bien la peinture. Il raconte qu'il a retrouvé les paysages des maisons de Cape Cod, Massachusetts, peints par Edward Hopper. Il explique que la toile de Gustave Courbet, Les paysans de Flagey (Doubs) revenant du marché, l'« avait fait renoncer aux opinions qu'on a sur les tableaux, les considérer comme des exemples et les vénérer en tant qu'oeuvres. » Quant aux toiles de Paul Cézanne, il les voit comme des « propositions ». Quelle sorte de propositions ?

Sa démonstration, qui progresse par reprises et redites, comme une spirale qui se déploie, se mêle aux séquences autobiographiques et compose un livre dense et fluide qui tourne autour de plusieurs centres. La montagne Sainte-Victoire en est un, avec la force de ses formes, ses couleurs, ses « objets » qui parlent immédiatement à l'écrivain. « Buissons, arbres, nuages, même l'asphalte de la route dégageaient une lueur qui ne provenait ni de la lumière de ce jour-là, ni de la saison. » Il atteint « ce sentiment de bonheur [...] qu'on appelé le nunc stans : l'instant d'éternité. » En fait, sur la montagne Sainte-Victoire, il a vécu une (nouvelle) expérience qui lui a donné plus d'énergie pour écrire et qui l'amène à considérer Cézanne comme un « maître d'humanité de notre temps ».

Pourtant, au départ, ce ne sont pas les représentations de la montagne qui l'ont retenu, mais le portrait de L'Homme aux bras croisés. Il fait allusion aussi à l'Estaque, qu'il imagine comme un espace de paix (au moment de la guerre à laquelle le peintre a échappé). Finalement, il découvre que « Cézanne [...] ne peignait nullement d'après la nature -- ses tableaux étaient plutôt des constructions et des harmonies parallèles à la nature. » Remarque capitale qui lui permet d'ajouter : « les objets, pins et rochers s'étaient entrecroisés en une écriture d'images sur la simple surface, en cet instant historique (1904) -- fin désormais irréversible de l'illusion d'espace. »

Pour mieux cerner la portée de ce livre, il est utile de le voir comme un élément du cycle « Lent retour », qui comprend Lent retour (1979), La leçon de la Sainte-Victoire (1980), Histoire d'enfant (1981) et Par les villages (1981). Le début de La leçon de la Sainte-Victoire commence par la phrase : « Revenu en Europe, il me fallut l'Ecriture quotidienne et je lus beaucoup de choses d'un oeil neuf. » Ce récit est, comme il l'indique, reprenant une expression de Ludwig Hohl, une manière de « rentrer à grands détours ». Car la fin du livre décrit une grande forêt qui se trouve à Salzbourg, « une forêt merveilleusement réelle », la forêt de Morz. Le passage par la montagne de la Sainte-Victoire lui a permis ce « retour » (mot répété six fois dans le dernier paragraphe du livre), plus changement de son regard et de sa manière de sentir que retrouvailles des lieux de sa jeunesse.

© Chroniques de la Luxiotte
(12 mars 2006)