Un roman « total »

Épépé, Ferenc Karinthy, traduit du hongrois par Judith et Pierre Karinthy, éditions Denoël et poche Zuma, 288 pages, 9,95 euros en poche.

par Éric Faye

Voici le livre qu'en tant qu'auteur, on ne peut pas ne pas avoir eu envie d'écrire : Épépé, du Hongrois Ferenc Karinthy. Voici un roman « total », qui résume mieux que la plupart de tous ceux qui furent jamais écrits ce qu'on appelle la condition humaine ; voici pourquoi je n'arrête pas de le feuilleter, de le relire, d'en remonter de nouveaux trésors, comme c'est aussi le cas du Procès, du Château, du Désert des Tartares, de L'Odyssée.

Budaï, linguiste hongrois se rendant à Helsinki, se trompe d'avion lors d'une correspondance, s'endort à bord et ne reconnaît pas Helsinki à l'arrivée. Il ne saisit pas un mot de la langue parlée dans la ville où il échoue et personne ne comprend sa langue, pas plus qu'un des nombreux autres idiomes qu'il parle. Budaï ne cherche dès lors plus qu'à quitter cette métropole inconnue, impossible à situer sur une carte, et dont l'alphabet résiste à tout effort de compréhension

Avec Épépé, roman écrit en 1970, Ferenc Karinthy a réussi un coup de maître, revisiter le mythe de l'Enfer à la lumière du monde moderne, des mégalopoles et de l'incommunicabilité. On pense à une nouvelle de Buzzati, Voyage aux enfers du siècle, où un ingénieur, lors de travaux dans le métro milanais, découvre un passage vers les Enfers et émerge dans un univers qui ressemble point pour point à Milan. De même, l'enfer d'Épépé n'est pas d'essence divine ; nul autre que l'homme ne l'a conçu, comme s'il devait être l'aboutissement du processus même de civilisation. Surgi de ténèbres littéraires apparues du côté de Kafka, Budaï le linguiste reverra la lumière, comme Dante et Énée remontèrent du royaume souterrain. Par sa fin ouverte, Épépé se dégage de la gangue kafkaïenne et abat le fatalisme de l'empêchement qui accable Joseph K.

Oui, Épépé, voici le livre qu'en tant qu'auteur, on ne peut pas ne pas avoir eu envie d'écrire. Comment germa-t-il dans l'imaginaire de Karinthy ? Épépé demeure d'autant plus un mystère que le reste de l'oeuvre de l'écrivain hongrois tranche avec ce roman, qui n'en a que plus valeur d'anomalie, de météore.

© Chroniques de la Luxiotte
(8 juin 2006)