Un dialogue singulier

le Lien, Laurent Mauvignier, éditions de Minuit, 58 pages, 6 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Dans une grande maison isolée, un couple se parle. Un homme et une femme : ils pourraient avoir vingt ans, mais on apprendra, au cours de la conversation, qu'ils sont bien plus âgés. Ils ne se disent d'abord rien de particulier, mais échangent quelques mots, des banalités, sur la maison et sur le temps, sur l'été qui approche, et qui est, pour elle, difficile à supporter. Lui acquiesce à tout ce qu'elle dit, cherche à éloigner d'elle les soucis. Il se montre prévenant.

Il essaie de lui faire oublier qu'il est parti, pendant trente années. Ou plutôt, il essaie de se faire pardonner son départ, sans comprendre qu'elle lui a déjà pardonné, depuis sans doute bien longtemps, et qu'elle ne goûte plus, à présent, que le bonheur d'être avec lui, de l'avoir retrouvé, et de travailler avec lui. Quand il déclare : « Je voudrais tellement qu'il ne soit pas trop tard, tellement cette certitude d'avoir gâché ce qui nous unissait… », elle l'interrompt : « Tu devrais plutôt être fier d'avoir choisi le risque de partir… d'avoir voulu plus que tu ne te serais cru capable de vivre… Estimons-nous heureux - oui, moi aussi, je suis heureuse que tu n'y aies pas renoncé. » Il est parti, a voyagé, et a photographié le monde qu'il voyait : pas sa beauté, mais sa misère, les famines, les guerres ; il a recueilli le témoignage des moins que rien, a parfois vécu leur vie, s'est abîmé dans l'alcool. Il s'est perdu dans des amours de détresse, et elle a fait l'amour à des hommes qui ne voyaient en elle qu'un corps. Il lui a envoyé ses photographies, plus sans doute pour maintenir un lien avec elle que pour que ces images paraissent dans des journaux. Et elle, attendant, sans cesse, parfois pendant des années, un nouvel envoi, a espéré qu'il dirait quelques mots de plus que ceux que le travail imposaient : en vain.

Il essaie de lui faire oublier qu'elle va mourir. Car un jour, il a reçu d'elle une lettre, pas grand-chose, pas de grandes déclarations ni de grands pleurs, quelques mots seulement, qui annonçaient qu'elle ne serait bientôt plus en mesure de recevoir ses photographies et de les faire publier. Elle ne demandait rien, mais il a pris sa décision : « Et puis tu m'as dit : Je reviens. Un télégramme… Je suis restée assise ici, là, pendant des heures, le télégramme entre les doigts… J'ai pleuré… Tellement… abasourdie. » Elle cherche à l'interroger sur la mort, la souffrance, et lui ne parvient pas à lui répondre : ce qu'il a vu était trop différent, ou bien trop proche, pour qu'il l'avoue.

Il essaie, tout en travaillant avec elle à un livre sur ses années d'errance, de la distraire, mais toujours, reviennent le remords et la désillusion :« Tout est différent. Tout est modifié. Parce qu'il est trop tard pour faire que je ne sois jamais parti. Trop tard pour annuler cette boulimie que j'avais de croire en plus fort, en plus beau que nous. Trop peu de goût dans la bouche pour dire que je pourrais encore changer le monde. Non. Je ne veux plus le changer ; le voir, le dire, c'est ce qu'il faut faire, ce qu'il fallait faire, peut-être, je n'en suis plus si sûr aujourd'hui. » Et elle : « Oh si, il le fallait. Et si l'on me proposait de passer une nouvelle fois ma vie à t'attendre, pour que tu puisses refaire tout ce que tu as fait, eh bien, pour moi, je dirais oui. »

Toujours, revient la perspective du futur, d'une nouvelle séparation, du jour où elle, à son tour, partira : « A ton tour, tu guetteras, tu attendras ; à ton tour tu finiras notre attente de l'un, puis de l'autre. » Mais avant cela, il y a ces heures qu'ils passeront ensemble.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 mai 2006)