La valeur d'une oeuvre

Vie de Joseph Roulin, Pierre Michon, éditions Verdier, 9 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Qu'est-ce qui fait la grandeur d'une œuvre ? Y a-t-il des critères, ou bien même, sans critère, comment le beau s'impose-t-il à notre jugement ? Qu'est-ce qui fait qu'un homme, qui a vécu ignoré de tous, peut être méprisé, redouté, parce que violent, étranger, considéré comme fou ? Qu'est-ce qui fait que, n'ayant pas gagné sa vie en travaillant comme les autres, mais en s'accrochant à un rêve accessible à lui seul, à coup de brosses sur des toiles, il est soudain propulsé le type même de l'artiste maudit et génial -- et les toiles qui faisaient la risée de ses contemporains s'échangent plus tard à des sommes nettement supérieures ce que gagne un homme au long de sa vie ?

Il n'y a pas de réponse à ces questions, il n'y a sans doute que des constatations. Les uns insisteront sur le génie hors du commun, le regard d'une élite qui distingue le chef-d'œuvre de la croûte ; les autres parleront « des Américains qui savent ce qui est beau et par leurs dollars le prouvent », de ces tableaux dont nul n'avait deviné la valeur du vivant de leur auteur, mais qui à présent montent « vers le ciel dans les tours de Manhattan, plus hautes et saintes que Notre-Dame de la Garde.» Peut-être que, face à ce débat, le plus simple est de se taire, et de regarder.

Ou, peut-être, de demander à ceux qui ont côtoyé ces moins que rien devenus génies ce qu'ils en pensent. Pas question de s'adresser aux marchands d'art, ce serait trop facile. Mais on peut, par exemple, comme le fait Pierre Michon dans sa Vie de Joseph Roulin, demander à ce Joseph Roulin, « alcoolique et républicain, c'est-à-dire qu'il se disait et croyait républicain et était alcoolique,» attendant le Grand Soir plus que la Grande Œuvre. Il était facteur de son état ; muté à Arles, il fit, en 1888, la connaissance d'un « Hollandais pauvre, peintre accessoirement,» qui, un soir de fête, offrit l'oreille qu'il venait de se trancher à une prostituée.

Des circonstances de leur rencontre, on ne sait rien, même s'il est possible de l'imaginer : par une connaissance commune, ou dans un bureau de poste, ou devant un verre ; de leur amitié, on connaît quelques bribes, de ces bribes qui font plaisir mais ne restent guère, sauf quand l'un des protagonistes s'appelle Vincent Van Gogh et que les traces de cette amitié sont des portraits. Des portraits qui durent être difficiles à terminer, tant la pose était étrangère au facteur, et dont l'un d'eux lui échu, en guise d'amitié.

Avancement ou rétrogradation due à ses cuites, ce fut le facteur qui partit pour la ville dont rêvait le peintre : Marseille. Des lettres furent échangées, puis plus rien, pendant des mois, des années. Enfin, une lettre, annonçant l'agonie et la mort de « Monsieur Vincent.» Et de nouveau, plus rien, pendant des années. Jusqu'à ce qu'un Monsieur de Paris descende, un inconnu qui les connaît, ce facteur et sa femme : il a vu leurs portraits, il sait que « Monsieur Vincent » est devenu Van Gogh, « quelqu'un donc dont les tableaux doivent être vus par tout le monde parce que bizarrement, pour opaques qu'ils paraissent, ils rendent les choses plus claires, plus faciles à comprendre ; quelqu'un qui aurait pu être riche finalement, car ces bricoles atteignent des prix exorbitants.»

« Qui dira ce qui est beau et en raison de cela parmi les hommes vaut cher ou ne vaut rien ? Est-ce que ce sont nos yeux, qui sont les mêmes, ceux de Vincent, du facteur et les miens ? »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 janvier 2006)


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