Un spectateur distant

Neige, Orhan Pamuk, traduction de Jean-François Pérouse, éditions Gallimard, 490 pages, 22,50 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Au Nord-Est de la Turquie, pas loin de la frontière avec la Géorgie, se trouve la ville de Kars, autrefois cité prospère, et maintenant oubliée de tous, à l'abandon. Dans cette ville, lorsque débute l'histoire, deux événements accaparent l'attention des habitants : d'un côté, les élections municipales, qui doivent, selon toute vraisemblance, voir la victoire du parti islamiste modéré, ce qui n'est pas sans inquiéter les kémalistes et la police, omniprésente ; de l'autre, une vague de suicides de jeunes femmes voilées. Mais quels que soient les événements, en fin d'après-midi, toute la ville se tait et se retrouve devant la télévision, pour suivre la série Marianna.

C'est dans cette ville qu'arrive, sous la neige, en février, Kerim Alakusoglu, dit Ka. Poète incapable d'écrire depuis quatre ans, opposant politique ayant fui en Allemagne, se déclarant, et surtout tenu pour, non-croyant, officiellement présent à Kars pour le compte d'un journal laïc qui lui a demandé d'enquêter sur les suicides et sur l'élection municipale, il a tout pour déplaire ; mais, le jour de son arrivée, il est fêté et demandé par tous, représentants de la police comme islamiques, par le rédacteur du plus important journal local, tirant à trois cent vingt exemplaires, comme par des jeunes voulant voir, pour la première fois de leur vie, ce que c'est qu'un athée. Mais Ka semble vouloir plaire à tous, et ne cesse de décevoir ou de répondre à côté.

C'est qu'il a la tête ailleurs : la vraie raison de sa venue, de son retour, pour la première fois en douze ans, en Turquie, ce ne sont ni les élections, ni les suicides, mais la présence, à Kars, d'Ipek, qu'il veut voir partir avec lui en Allemagne.

A peine arrivé, il voit le directeur de l'école normale être assassiné, parce que celui-ci refusait de laisser les jeunes femmes voilées poursuivre leurs études dans son école. Et Ka, sur sa route, croise toutes sortes de personnages, plus ou moins recommandables : pas seulement Muhtar, ancien militant gauchiste, ancien non-croyant et aujourd'hui candidat du parti islamiste, poète raté et amoureux éconduit par son ancienne femme : Ipek ; mais aussi Kadife, la sœur troublante d'Ipek, qui autrefois méprisait les femmes voilées et qui apparaît aujourd'hui comme leur chef de file. Il croise Necip, figure de l'innocence et du rêve, Necip qui étudie à « l'école des prédicateurs » mais qui vit surtout pour son amitié avec Fazil, pour leur amour pour Kadife et pour son rêve de devenir le premier écrivain turc de science-fiction, Necip que taraudent des interrogations sur l'existence de Dieu. Et puis il y a Lazuli, le hors-la-loi à la beauté fascinante, celui qui rejette aussi bien le pouvoir turc que l'Occident, tout occupé à combattre pour que triomphe l'islamisme et pour construire sa légende, qu'il veut immense.

Dans la région de Kars, la neige tombe sans discontinuer, bloquant les routes et laissant la ville abandonnée à elle-même pendant quelques jours : assez de temps pour qu'une représentation théâtrale (la première à être retransmise en direct par la télévision locale) se transforme, par la volonté conjuguée de militaires et d'un acteur déchu, en putsch contre les islamistes. S'ensuivent meurtres, arrestations, tortures, mais Ka, avec sa capacité à passer en un instant du bonheur au malheur continue à regarder tout cela comme un spectateur distant, engagé seulement lorsque son bonheur est en jeu, inventant, négociant, rêvant, tissant, lentement, la toile du drame.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 mars 2006)