Autour d'un Saint homme

Saint homme, Nicos Panayotopoulos, traduit du grec par Gilles Decorvet, Gallimard, 287 pages, 21 €.

lecture d'Alain Jean-André

On pourrait dire que ce roman raconte l'histoire du petit Ioannis, orphelin devenu dans le village de Thermo qui l'a recueilli un « élu » puis un « saint ». Mais ramener le livre à une telle « histoire », ce serait passer à côté de son originalité et en amoindrir sa portée. Car, dans ce roman, l'histoire commence par la fin, quand un gosse découvre dans une bergerie le saint ensanglanté, pendu, enfin dans un sale état, et menacé de mort par les paysans l'ayant vénéré pendant des décennies. Qu'a-t-il pu se passer pour que le respect, la vénération du saint se muent en une violence meurtrière contre sa personne ?

Le livre s'ouvre sur l'article d'un journal qui a décidé de rendre publique une lettre compromettante au moment où l'évêque orthodoxe allait canoniser, soixante ans après sa mort, Ioannis l'Orphelin. Il indique le faire au nom de la vérité et de la démocratie, car « on ne peut plus au vingt et unième siècle, traiter les braves gens, ses propres fidèles, comme des moutons de Panurge » ; il est signé, « le combattant ». La lettre, elle, provient d'Andonios Efstathiou, le gosse qui a découvert le saint à l'agonie dans la bergerie, et qui fut accusé de l'« odieux crime » ; il a dû s'enfuir et a découvert, en lisant les journaux, que « la " vérité ", finalement n'avait pas grand-chose à voir avec ce qui s'était réellement passé, et qu'elle servirait davantage à nourrir les affabulations du plus grand nombre. »

Au départ, l'histoire du petit Yannis tient à l'hagiographie : orphelin, il erre pendant quarante jours dans le maquis ; il arrive au village de Thermo ; il est accueilli dans une famille, reçoit l'affection d'une mère qui meurt bientôt ; le père, alcoolique et violent, le roue de coups. L'enfant s'enfuit, découvre un long os qui conduit à la mise à jour d'ossements attribués à Damascène, un moine martyr. À partir de ce jour, l'« élu » suscite respect et admiration craintive, alors que son bourreau, une nuit, tombe dans un puits. On commence à venir le voir pour guérir une maladie, régler une situation, se confesser. Il semble que depuis qu'il a découvert la relique de Damascène, la vie à Thermo s'améliore. On l'aide à s'installer en retrait du village dans une grotte qui deviendra un monastère.

Le récit de la vie d'Ioannis l'Orphelin est fait par d'Andonios Efstathiou, le rédacteur de la lettre dérangeante, qui effectue des digressions plus ou moins longues rendant compte de la complexité de la situation. On sent une communauté qui semble au départ « fabriquer » un saint par désir de croire, naïvetés, superstitions paysannes ; ensuite l'intérêt personnel de certains, l'appât du gain des marchands du temple, la raison des affaires prennent le dessus. Cependant, doit-on prendre pour argent content les propos de ce Yannis prétendument fidèlement rapporté par cet Andonios Efstathiou ? Doit-on privilégier une hypothèse dans cette histoire grecque dans laquelle on sent une rivalité fratricide entre les paysans roublards et des esprits plus ouverts, des croyants naïfs et des hommes réfléchis, des comportements hypocrites et la volonté de faire la lumière ?

La force du livre qui utilise une matière grecque, historiquement datée, et plonge aussi à des racines anciennes, vient de la façon dont l'auteur mêle doutes et certitudes ; il va même plus loin. Son narrateur - mais n'est-ce pas, en fait, l'auteur ? - ne précise-t-il pas à un moment, de manière sarcastique : « Du moment qu'une personne se lance dans le récit d'une histoire, elle ment, et dès la première phrase, si ce n'est le premier mot ! Qu'elle le veuille ou non, elle ment ! Et c'est peut-être la raison pour laquelle les histoires complètement inventées, les fantastiques j'entends, sont plus honnêtes (…). Peut-être, dis-je, que ces histoires-là sont plus vraies que les vraies… »

Au lecteur d'entrer dans cette mise en abîme : l'histoire d'un « saint homme » qui n'était peut-être qu'un roublard ; la violence quotidienne qui sait se travestir ; l'exploitation de la crédulité humaine qui n'a pas de bornes ; mais surtout, la permanence du cycle qui conduit de la virginité d'une croyance à l'intolérance et la haine. Ce qui aurait pu être un roman historique correct est un livre contemporain d'une grande vigueur.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 juin 2006)