Un jeu qui contourne un manque ?

La Disparition, Georges Perec, L'imaginaire-Gallimard.

lecture de Marie-Françoise Godey

Les lecteurs non avertis trouvent ce roman compliqué, touffu, farfelu, au style déroutant, parfois alambiqué, avec des passages incompréhensibles qu'ils doivent reprendre, ils éprouvent la tentation d'arrêter leur lecture. Mais, s'ils persévèrent, ils se rendent compte que l'histoire est cohérente.

Celle d'une malédiction qui s'abat sur les personnages d'une famille qui disparaissent les uns après les autres, à commencer par Anton Voyl, le héros - au nom évocateur pour les seuls initiés -, à la recherche de ce qui a disparu et n'est jamais nommé, mais évoqué, décrit avec moult indices tout au long du récit.

Un jeu d'écriture pour contourner « un tabou, la vision d'un mal obscur, d'un quoi vacant, d'un non-dit : la vision, l'avision d'un oubli commandant tout, où s'abolissait la raison... » Un manque essentiel, celui de la lettre la plus utilisée en français. Un jeu que le lecteur perspicace savoure au fil des pages. Mais un jeu de solitaire. Car c'est seul qu'on écrit. Après l'écriture de ce livre, Perec devint membre du groupe Oulipo. Il aimait les jeux, était passionné par les questions de techniques littéraires. Mais pourquoi avoir choisi la contrainte du lipogramme pour mener à bien l'écriture d'un roman de vingt-six chapitres et plus de trois cents pages ?

Pour montrer qu'un manque essentiel peut se contourner par le jeu, le jeu solitaire et prenant de l'écriture, qui fait passer le temps, occupe, remplace ceux qui manquent ? On pense à son père tué en juin 40, l'auteur avait quatre ans ; à sa mère déportée en 1943, il en avait six ; à son manque de souvenirs d'enfance qu'il évoque dans W ou le souvenir d'enfance. Serait-ce une des clés à connaître pour aborder l'oeuvre de Pérec ?

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 31 mars 2006)


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