Un héros à l'agonie

Tristano meurt (Tristano muore), Antonio Tabucchi, traduction de Bernard Comment, Folio.

par Pierre de Montalembert

Le grand homme, le héros, sont à la baisse. Aujourd'hui, il ne suffit plus d'être héroïque, il faut aussi être irréprochable : deux qualités bien difficiles à concilier. Mais des zones d'ombre peuvent aussi naître des héros de romans, bien plus intéressants que les vies des purs. Il n'y a, pour s'en convaincre, qu'à lire Tristano meurt, d'Antonio Tabucchi.

De ce Tristano, de ce personnage à la vie de roman, au nom de roman, et dont on ne saura pas le véritable nom (s'en souvient-il lui-même ?), on dirait sans doute aujourd'hui qu'il est un « témoin de son temps », mais témoin sans illusion et souvent acerbe (« La descendance de Caïn mérite d'être transmise. »). Cependant, le résistant, combattant de la liberté par le fruit du hasard avant de l'être par le fruit de la volonté, n'apparaît, en ce mois d'août étouffant où se déroule l'histoire, en une fin de siècle aux allures de fin des temps, guère digne de son statut de héros : vieux, malade, couché dans son lit, attaqué par la gangrène, conscient qu'il a déjà perdu son dernier combat. Mais désireux de témoigner, de raconter ce que fut sa vie, sa vraie vie, à un écrivain qui a connu la gloire en s'inspirant de son histoire, et qu'il a fait venir pour lui servir de mémorialiste.

Alors l'écrivain, sans jamais interrompre la narration, écoute, prend des notes, se fait railler, et au besoin sert d'aide-soignant. Tout ne se passe pas toujours comme prévu : il recueille des souvenirs épars, des bribes de vie sur lesquelles revient parfois Tristano, lui avouant qu'il a rêvé, inventé, ou tout simplement qu'il ne se souvient pas s'il a vraiment vécu tel épisode, ou bien s'il s'agit d'un souvenir de rêve. L'écrivain doit mettre de l'ordre dans ces fragments : Tristano et sa légende, Tristano et ses femmes, celles qu'il a aimées, celles qu'il a trahies, celle qui l'a servi : la « Frau », engagée alors qu'ils étaient encore tous deux adolescents, pour qu'il apprenne l'allemand, la Frau restée depuis à son service et qui, chaque dimanche, lui lit un poème.

Mais que faire quand ce pour quoi vous avez combattu semble vous renier ? Que faire quand vous avez voulu apporter la liberté aux hommes, et que les enfants de ces hommes vous oublient ou vous renient, ou pire, se détournent de ce pourquoi vous avez combattu ? Que faire quand la liberté paraît un poids dont il faut se débarrasser ? C'est le constat que fait Tristano, et auquel il répond avec cette ironie qui, paraît-il, est la politesse des désespérés : « Ne pensez pas, braves gens, ne pensez pas, souvenez-vous de ne pas penser, le fait de penser fatigue, c'est inutile, vous vous êtes mis à penser pour produire un ustensile de silice et puis un vase de terre cuite et la truelle et le pot de chambre et le zyklon b et la bombe atomique, ça donne de beaux résultats de penser, vous êtes fatigués de penser, contentez-vous de me penser et je vous penserai, comme ça vous serez pensés, je suis dingodingue et je vous protège de votre pensée même. »

Alors que Tristano se livre, alors qu'il tente de faire comprendre ce que fut sa vie, avec ses grandeurs, ses hasards, ses bassesses et ses douleurs, vient le sentiment de l'échec à faire renaître ce qu'il a été et ce qu'il a vécu, et le constat s'impose : « la vie ne se raconte pas, je te l'ai déjà dit, la vie se vit, et tandis que tu la vis elle est déjà perdue, elle s'est échappée de sorte que ce que tu as entendu est un temps ressuscité mais n'est pas le temps de cette respiration qui fut vivante, celle-ci est une réparation qui ne peut se répéter,on peut seulement la raconter, comme un gramophone. »

© Chroniques de la Luxiotte
(29 avril 2006)


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