Les lumières et les ombres

Pays du soir, Pär Lagerkvist, traduit du suédois par Gunilla de Ribaucourt, éd. Arfuyen, 135 p., 16,5 €
L'Abîme blanc, Jean Mambrino, éd. Arfuyen, 64 pages, 11 €
Clarté sans repos, Antonio Gamoneda, traduit de l'espagnol par Jacques Ancet, éd. Arfuyen. Prix Européen de littérature.166 p., 18 €.

lectures de Jean-Claude Walter

Les hasards du calendrier éditorial m'ont ouvert à plusieurs livres, qui proposent chacun une méditation sur la vieillesse, ou comment tenter un bilan à l'approche de la fin. Je laisserai de côté La Bête qui meurt, le roman de Philip Roth, récemment traduit en collection de poche. Il témoigne, par sa belle maîtrise, de l'imaginaire et du grand talent de l'écrivain américain.

Si l'on s'aventure du côté de la poésie, je rappelle que le Suédois Pär Lagerkvist nous invite à entrer en son étrange et à la fois familier Pays du soir, grâce à la traduction de Gunilla de Ribaucourt. Livre témoin. Livre bilan. Quête sans cesse poursuivie, à travers cette « chanson qui transfigure tout » et nous laisse juge, en fin d'interrogations, de notre « énigme »… Une vieillesse qui avance du même pas que cette sérénité obtenue à force d'interroger le ciel, le vent, et ce chemin qui nous est commun « vers un but inconnu ».

L'admirable chant que signe Jean Mambrino avec L'Abîme blanc nous entraîne en des terres analogues, où le regard d'un vieil homme - bonjour M. Hemingway - ne cesse de scruter les moindres frémissements de cette vie encore offerte. Un long poème de 70 pages, dont chaque laisse se lit tel un examen de conscience vers la clarté, la lucidité, la gouvernance de soi, au moment où l'obscurité va faire place à cette blancheur d'une aube sans fin. D'une page à l'autre, le lecteur est pris par ce doux phrasé, murmure d'une langue à son apogée - musicale, aérienne, envoûtante - tel un leitmotiv grâce auquel nous passons en revue l'univers et notre existence, l'enfance aussi bien que la maturité, avant que le blanc de l'abîme ne nous accueille en son sein…

« tu as découvert en chemin que l'éphémère est le plus sûr,(…)
que le passage était ta demeure, semblable au vol de
      l'oiseau-migrateur qui habite la piste du vent, et le
      dépassement
ton seul désir
»
Ainsi nous guident et nous accompagnent Pär Lagerkvist et Jean Mambrino, purs poètes qui jamais ne se contentent de l'agencement des mots à travers l'écriture, mais s'avancent en leurs livres tels des maîtres de vie et de pensée.

Peut-être seront-ils en la compagnie du poète Antonio Gamoneda, Prix Européen de littérature 2006, à Strasbourg, avec son livre Clarté sans repos. Quelle dureté ! Quel impitoyable réquisitoire contre la mort ! Et quel pessimisme…

Srophes ou versets, en une prose intériorisée qui nous arrache à notre quiétude et finit par nous jeter en cette « pavane funèbre» qui nous prend à la gorge et ne nous lâche plus. L'on songe à telles huiles ou gravures de Goya, aussi bien qu'au Guernica de Picasso… Le suivi de cette méditation, en quatre sections, devient un long « cri noir » qui ne cesse de nous apostropher au plus profond de la conscience. « Il y a du sang dans ma pensée», écrit Gamoneda dans ce chant funèbre. Il retient, à l'évidence, les souffrances d'une enfance pauvre, les affres de la guerre civile, les peurs qu'inspire la lutte contre la dictature. Mais, plus près de nous, du vieillissement comme de la maladie, la métaphore de la mort s'inscrit avec force dans ces « yeux emplis de mercure», à travers « les suaires habités », où la vérité surgit comme une « armoire pleine d'ombre ». Le vocabulaire le plus concret est parfois celui de la médecine et de l'anatomie : veines, moelles, ulcères, foie calciné ; fistules, sutures, canules, etc. Même la colombe, que l'on aimerait gage d'espoir, est vue en radiographie…

L'une des phrases clés de l'œuvre n'est-elle pas : « J'en suis à rêver l'existence et c'est un jardin torturé » ? Cette extrême lucidité, cette noirceur, se développent ici en « une dramatisation expressionniste », pour citer le traducteur Jacques Ancet, qui nous offre une version française d'une parfaite efficacité. Clarté sans repos : dans tout le livre court et s'impose cette lueur d'un acier, la forme d'un couteau devant l'esprit, cette menace d'une issue bien sûr inéluctable - et ce froid, qui nous brûle, les artères, jusqu'à la dernière page :
« Peut-être suis-je transparent et déjà seul, mais je l'ignore. En
tout cas, l'unique

sagesse est à présent l'oubli.
»

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 27 mai 2006)