Témoignage d'un « Malgré-nous »

« Malgré la nuit et le brouillard », Charles-Eugène Weiss, traduit de l'allemand par Marthe Weiss, Les Carnets spirituels, éd. Arfuyen, 170 pages, 17 €.

lecture de Jean-Claude Walter

C'est l'histoire d'un jeune Alsacien, Charles-Eugène Weiss, incorporé de force dans l'armée allemande, en mai 1943, et envoyé sur le front en Russie. Comme des milliers d'Alsaciens, ces « Malgré-nous » dont on n'a pas fini de se remémorer le tragique destin - un mot qui s'impose lorsque l'on aborde, ici, le sens de l'Histoire… Le sous-titre du livre résume de manière incisive ce témoignage, tel un vécu indélébile : « Carnets, lettres et sermons d'un jeune pasteur alsacien enrôlé de force et mort à 21 ans en Russie. »

Nous savons donc d'emblée que le jeune Weiss va mourir à la guerre. Témoins avertis mais muets, nous suivons cette marche inexorable d'un croyant qui ne veut pas même songer à une issue fatale, et son récit n'en est que plus poignant. Car il a confiance en Dieu : « la miraculeuse force de la foi » le soutient d'un bout à l'autre de cette épreuve. D'où le pathétique de son récit : pas un mot plus haut que l'autre, pas même une plainte. Nous le suivons depuis son premier sermon, dans un temple de la région de Colmar, jusqu'à cette dernière lettre à ses parents, trouvée sur lui, le 12 avril 1944, à Pskow, où il fut tué d'une balle à la tête.

Ce qui fait la grandeur tragique de ces 12 mois de campagne militaire à travers la Russie, c'est le courage, la lucidité, le stoïcisme de Charles-Eugène. Il écrit à ses parents que c'est bien « une volonté supérieure qui nous gouverne », car « il arrive ce que Dieu veut. » Ni passivité, ni fatalisme : faire appel toujours à la raison, et surtout à la foi, pour ne rien céder, ne pas capituler devant l'adversité, les dangers et les revers. Comme il le dit dans son sermon en l'église de Colmar, lors d'une unique permission en janvier 1944 : « Celui qui est en communion avec Dieu trouve en Lui une source de forces pour toutes les circonstances. Il sait que la volonté de Dieu domine sa vie, et par conséquent il se réconcilie avec son sort. »

Ainsi, dans ce « dialogue » par lettres avec les siens, il ne cesse de les rassurer et de se stimuler soi-même, leur citant les paroles du Christ, nourrissant sa réflexion par les saintes écritures, ou bien évoquant tels souvenirs heureux de son enfance au pays. Sans jamais s'inquiéter, ni élever le ton, ni perdre de vue l'espérance qui l'anime. Et nous recevons son message de foi ardente, le cœur serré car nous savons ce qui le guette là-bas, à 21 ans, dans cette nuit quelque part au fond de la Russie…

A la fin de sa belle préface, le doyen Marc Lienhard nous engage à méditer ce vœu, plus opportun que jamais : « Puissent ces pages émouvantes de simplicité et de profondeur nous arracher à la morosité et à la frénésie consumériste en faisant entendre une autre voix, et puissent-elles réveiller des dimensions spirituelles trop souvent assoupies ! »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 25 juin 2006)