Le corps révélateur

Le Corps même (Leibhaftig), Christa Wolf (traduction Alain Lance et Renate Lance-Otterbein), Fayard, 194 pages, 17 €.

lecture d'Alain Jean-André

D'emblée, le lecteur entre dans la conscience de la narratrice : « Cette plongée puis cette émergence de la conscience dans un fabuleux flot originel. Mémoire insulaire. Là où elle dérive à présent, les mots ne suffisent pas…» ; il suit ce mouvement et cette plainte qui ne trouve pas de mot, et il comprend progressivement la situation : une femme de 35 ans, atteinte d'une péritonite aiguë, vient d'être conduite à l'hôpital. Autour d'elle on s'agite pour la soigner, pour trouver « un médicament plus efficace, par exemple l'un de ceux que l'on ne trouve pas chez nous». En quelques phrases, un monde est présent, la complexité d'une situation, la profusion de la vie et la proximité de la mort.

Malgré plusieurs opérations et la prise de médicaments, l'infection revient sans cesse envahir son corps. La narratrice lutte pendant plusieurs semaines. Ces rebonds la rendent parfois incapable de parler, malgré la vivacité de son esprit, sa conscience qui réagit, mais dans ce « flot » que les autres ne perçoivent pas, dans cet espace intermédiaire. Avec les infirmières, Evelyn, Christine, Kora, les médecins, les chirurgiens s'esquissent de brefs dialogues ; aussi lors des visites de Lothar. En leur présence, ou quand elle est seule, son passé revient par bribes : une fillette des années trente dont la tante était tombée amoureuse d'un médecin juif, la course dans les boyaux des abris antiaériens pendant la guerre, la petite fille devenue une intellectuelle de renom. Des songes aussi : un vol au-dessus des toits de Berlin, comme dans le film « Les Ailes du désir >» de Wim Wenders, une errance dans le labyrinthe du monde des morts, l'Hadès, Orphée, Eurydice. Un désordre qui amplifie la force du présent et du passé, mais aussi l'impression du danger.

Ces délires et ses angoisses, cette infection qui ne lâche pas son corps, renvoient à un mal profond qui a gagné son être entier. Car l'histoire de cette femme se dessine dans l'histoire qui bouge, celle de l'Europe des années 1980, quand le rideau de fer existait encore, quand les lendemains enchanteurs ne sont pas venus en Allemagne de l'Est. Cette infection est à l'image d'une grande déception, le montre ce dialogue : « Pourquoi votre système immunitaire s'est-il effondré ? C'est, peut-être, professeur, qu'il a assumé par substitution un effondrement que la personne ne se permettait pas. Parce que, avec toute la ruse qui caractérise ces forces secrètes en nous, il a renversé la personne, l'a rendu malade pour, de cette façon un peu longue et compliquée, l'extraire de ce courant qui mène à la mort ».

L'infection devient la métaphore de ce qui dévore l'écrivain. Ce livre en rappelle un autre, paru en 1968, Christa T. : une femme, qui a cru avec enthousiasme à la construction du socialisme, est rongée par une leucémie. Dans chacun, un corps dans un état alarmant. Mais il serait simpliste de ramener ce récit à une interprétation réductrice. Cet aspect est présent, mais le livre va bien au-delà ; il montre, avec une écriture à la fois complexe et limpide, la présence du corps même : pas l'enveloppe qui ressemble à des images, qui amène à parler de beauté ou de laideur, qui ramène tout à une surface, à une rhétorique ; mais le corps dans sa profondeur abyssale - corps, esprit, âme mêlés -, un corps qui met à mal, au bout du compte, la langue même, la manière de dire, d'écrire, de donner corps à une réalité douloureuse et organique.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 14 mai 2006)