Vie d'Adélaïde Marèse

Sans la miséricorde du Christ, Hector Bianciotti, Folio, 352 pages, 6,40 euros.

lecture de Pierre de Montalembert

Il a été dit, un jour, que la plupart des romans d'Hector Bianciotti traduisaient, dans leur titre, la nostalgie, le regret, ou le manque. Sans la miséricorde du Christ ne fait bien sûr pas exception, et reflète même les trois sentiments. Dès les premières pages, le narrateur nous annonce sa volonté de mener à bien « le récit de la vie d'Adélaïde Marèse, […] qui est morte un dimanche, il y a quelques semaines, » récit fait comme à contrecoeur, et par défaut, parce qu'il n'y a pas eu d'autre témoin. Il prend alors congé d'elle : « Maintenant, je vous dis adieu. Ecrire sur un être que l'on a connu, c'est prendre congé de lui. Que restera-t-il de vous dans ces cahiers ? On est en plus ou moins bons termes avec la réalité. Il restera ce qui le peut. »

Voici donc Adélaïde Marèse, dont le prénom et le nom ont été francisés, elle qui est comme marquée par l'exil, institutrice vivant en France après être née en Argentine, tandis que ses parents sont originaires d'Italie : « Oui, je suis née là-bas. Je ne connais pas bien mon pays. Je l'ai quitté encore jeune. Tout ce dont je me souviens ne me semble qu'un long chemin suivi rien que pour m'en sortir. Cela a pris du temps, il est difficile de sortir quand on n'est pas enfermée. » Elle s'est, toute sa vie, consacrée aux autres et a dû travailler pour les autres, si bien que, pour la comprendre, c'est sa relation avec eux qu'il faut comprendre.

Il faut comprendre, par exemple, sa relation avec sa famille, marquée par la présence féminine et l'absence d'hommes : le seul, son père, Tino, n'est qu'un nain, un avorton terrorisé par sa famille et dont le seul sursaut d'honneur ne peut être que destructeur. Sa famille, des paysans, ou plutôt des paysannes, qui doivent faire face à la violence des hommes comme à celle de la nature, et qui a légué, à Adélaïde, une recette de raviolis qui provoquera, un soir, des décennies après son départ d'Argentine, à la fois l'humiliation et un espoir de salut grâce à Mme Mancier-Alvarez, dont Adélaïde devient la personne de compagnie. Allant, avec elle, dans le village italien d'où sa famille est originaire, Adélaïde commente et se définit : « J'avais eu besoin, physiquement, de poser mes pieds sur la terre de mes morts anciens, pour leur laisser toutes ces mortes que j'avais été et que je portais en moi, pour m'en décharger, pour n'être que celle que j'étais, ni glorieuse, ni triomphante, mais ayant survécu à bien des choses, aimant à se sentir légère, sans attaches, sans remords, sans illusions. »

La vie d'Adélaïde, c'est aussi la découverte si tardive de l'amour, face à M. Tenant, retraité cultivé, beau parleur, mais qui semble justifier le soupçon selon lequel chacun porte en lui un secret, un mensonge, selon lequel chacun joue, tente d'éblouir, de s'éblouir soi-même, pour ne pas s'avouer combien est pauvre et décevante la réalité. « Mais il est toujours trop tard et le monde est à chaque instant irréparable. »

Et surtout, il y a Rosette, la fille des propriétaires d'un café voisin, le « Mercury », âgée d'une dizaine d'années, qui oscille sans cesse entre l'enfance et le vice et qu'Adélaïde, un soir de drame, décide de prendre sous sa protection, pour la sauver ; mais, ainsi qu'elle le découvrira avec M. Tenant comme avec Rosette, il est difficile de sauver les gens contre eux-mêmes.

C'est entre ces différents pôles qu'oscille la vie de celle à qui le narrateur a voulu rendre hommage, constatant, au moment de prendre définitivement congé : « Un livre ne s'adresse pas aux vivants, encore moins aux générations à venir ; il veut consoler les morts, leur rendre justice, leur accorder une dignité, parachever leur vie […]. Ecrire, c'est suivre leur pas sans trace, leur donner la parole, devenir leur écrivain public. Les morts en ont besoin, qui s'égarent sans fin dans un rêve plus grand que la nuit. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 septembre 2006)