Poète dans la guerre

Feuillets d'Hypnos, in Fureur et mystère, René Char, éditions Poésie / Gallimard.

lecture de Pierre de Montalembert

« Hypnos » est le nom de résistance de René Char et « Feuillet d'Hypnos » est comme son journal de résistance : « ces notes […] furent écrites dans la tension, la colère, la peur, l'émulation, le dégoût, la ruse, le recueillement furtif, l'illusion de l'avenir, l'amitié, l'amour. » Dans ce recueil, le poète s'éloigne de son écriture traditionnelle ; le style est toujours dominé par l'épure, mais celle-ci n'a plus rien d'hermétique. Et pourtant, chez cet homme pour qui la Résistance allait de soi, la poésie de celui qui combat avec « LA FRANCE-DES-CAVERNES, » pour qui « Résistance n'est qu'espérance », éclate à chaque instant.

Car René Char, avant tout, reste poète et c'est ainsi qu'il voit son combat : « L'effort du poète vise à transformer vieux ennemis en loyaux adversaires, » et les paroles (« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil. ») voisinent avec les actes poétiques : « A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s'asseoir. La place demeure vide mais le couvert est mis. »

René Char devient poète de l'action (« Etre du bond. N'être pas du festin, son épilogue ») et l'action apprend à voir le monde d'un œil nouveau : « Autant que se peut, enseigne à devenir efficace, pour le but à atteindre mais pas au delà. Au delà est fumée. Où il y a fumée il y a changement. » Il ne tombe pas dans la glorification facile : « La qualité des résistants n'est pas, hélas, partout la même ! [...] combien d'insaisissables saltimbanques plus soucieux de jouir que de produire ! A prévoir que ces coqs du néant nous timbreront aux oreilles, la Libération venue » Plus loin : « Lie dans le cerveau : à l'est du Rhin. Gabegie morale : de ce côté-ci. »

Surgissent les difficultés quotidiennes et la nécessité d'être impitoyable : « Je puis aisément me convaincre, après deux essais concluants, que le voleur qui s'est glissé à notre insu parmi nous est irrécupérable. [...] Je ferai la chose moi-même. » Les sacrifices se succèdent : « Horrible journée ! J'ai assisté, distant de quelque cent mètres, à l'exécution de B. Je n'avais qu'à presser la détente du fusil-mitrailleur et il pouvait être sauvé ! Nous étions sur les hauteurs dominant Céreste, des armes à faire craquer les buissons et au moins égaux en nombre aux SS. Eux ignorant que nous étions là. Aux yeux qui imploraient partout autour de moi le signal d'ouvrir le feu, j'ai répondu non de la tête. Le soleil de juin glissait un froid polaire sur mes os. [...] Je n'ai pas donné le signal parce que ce village devait être épargné à tout prix. Qu'est-ce qu'un village ? Un village pareil à un autre ? Peut-être l'a-t-il su, lui, à cet ultime instant ? »

Et parfois, aussi, s'installe la désillusion, ou la lucidité : « Il n'est plus question que le berger soit guide. Ainsi en décide le politique, ce nouveau fermier général. » Celles-ci, à mesure que la victoire approche, se font plus oppressantes : « Je redoute l'échauffement tout autant que le chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l'unanimité confortable, la boulimie de justice n'auront qu'une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. [...] Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. [...] Cette pluie qui pénètre l'homme jusqu'à l'os c'est l'espérance d'agression, l'écoute du mépris. On se précipitera dans l'oubli. » Mais toujours, malgré les souffrances, les deuils, les trahisons, les déceptions, demeure la poésie et son but ultime : « Dans nos ténèbres, il n'y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté. »

© Chroniques de la Luxiotte
(6 août 2006)