Echos d'un amour

Lettre à D. Histoire d'un amour, André Gorz, éditions Galilée.

par Pierre de Montalembert

La première rencontre avait mal commencé : en 1947, la première fois qu'André Gorz a vu cette jeune anglaise à l'abondante chevelure auburn prénommée Dorine, celle-ci était entourée de trois hommes qui, faisant semblant de jouer aux cartes, la courtisaient. Il a pensé que cette femme si belle lui resterait à jamais inaccessible et a même appris, plus tard, qu'elle avait été prévenue contre lui : « He is an Austrian Jew. Totally devoid of interest. » Pourtant, lorsque commence cette Lettre à D., ou cette "Histoire d'un amour", comme le précise le sous-titre, André Gorz écrit à cette même femme : « Tu vas avoir quatre-vingt deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t'aime plus que jamais. »

Ces cinquante-huit ans de vie commune ont été marqués par les difficultés, et d'abord celle de faire accepter leur amour. Quand André Gorz rencontre Dorine, il habite Lausanne, cela fait des années qu'il n'est pas retourné en Autriche, son pays natal, qu'il n'a pas revu sa famille, et celle-ci commence par refuser cette femme pauvre. Quand, enfin, cette difficulté est franchie, c'est lui-même qui faiblit, et il lui faut la menace d'une rupture définitive pour accepter le mariage. Une drôle de vie commence, bientôt bouleversée par l'arrivée à Paris et des déménagements successifs, en fonction des ressources du couple : André Gorz est, se veut, écrivain. Des années durant, il travaille à son « Essai » qu'il soumet à Sartre, et que Sartre refuse. Alors André Gorz écrit le Traître, et il est publié.

Mais aujourd'hui, ce livre provoque son étonnement, et du malaise : tandis qu'il écrivait, « l'Essai » puis le Traître, rien, sinon une certitude intérieure, ne permettait d'affirmer qu'il était bien écrivain ; mais cela n'a pas empêché Dorine d'accepter les sacrifices et de toujours le soutenir, le réconforter, l'encourager : « Ta vie, c'est d'écrire. Alors écris. » Or le portrait qu'il dresse d'elle sous le nom de Kay, dans le Traître, semble une injure : ce n'est plus qu'une pauvre femme parlant à peine Français et qui mourrait s'il l'abandonnait, bref, une caricature. Dès ce livre, André Gorz note, lucide : « je parlais de Kay comme d'une faiblesse et sur un ton d'excuse » et il commente désormais : « En tout, onze lignes de poison en trois doses, sur vingt pages ; trois petites touches qui t'abaissent et te défigurent. » Aujourd'hui, restent l'incompréhension et les regrets d'avoir écrit ces lignes.

Mais au-delà de l'écriture, il y a leur vie commune, leur travail, les engagements politiques, l'abandon du communisme, l'amitié avec Ivan Illich, la découverte de l'écologie et le désir de vivre en conformité avec ces principes. Viennent aussi les épreuves les plus dures : les maladies de Dorine, arachnoïdite et cancer, sa souffrance et sa révolte : « Tu as décidé de prendre toi-même en main ton corps, ta maladie, ta santé ; de prendre le pouvoir sur ta vie au lieu de laisser la technoscience médicale prendre le pouvoir sur ton rapport à ton corps, à toi-même. »

Dorine a survécu à ces épreuves et, à celle qui lui a donné « toute [sa] vie et tout [d'elle] », André Gorz écrit : « j'aimerais pouvoir te donner tout de moi pendant le temps qu'il nous reste. » Car c'est en fin de compte la dédicace inscrite dans l'exemplaire du Traître offert à Dorine qui résume le mieux ce qu'elle est pour lui : « A toi dite Kay qui, en me donnant Toi, m'a donné Je. »

© Chroniques de la Luxiotte
(29 novembre 2006)