Les secrets
de ceux qu'on croit le mieux connaître

Le Fusil de chasse, Yasuchi Inoué, traduit du Japonais par Sadamichi Yokoo, Sanford Goldstein et Gisèle Bernier, éd. du Livre de poche.

lecture de Pierre de Montalembert

Que sait-on du « serpent » qui se cache chez les autres, que sait-on des secrets de ceux que l'on croit le mieux connaître ? Sur la demande d'un de ses amis, directeur d'une revue intitulée « Le Compagnon du Chasseur », un écrivain compose un poème : Le Fusil de chasse. Il s'inspire, pour cela, d'une scène qui l'a frappé quelques jours auparavant : un chasseur, marchant seul. Quelques mois plus tard, il reçoit une lettre : « Misugi », le chasseur qu'il a décrit dans son poème, s'est reconnu et en a été bouleversé. Peut-être par reconnaissance, ou par souci de la vérité, il lui révèle la source de sa solitude, de son indifférence, et cette révélation prend la forme de trois lettres de femmes, toutes trois adressées à Misugi.

La première lettre vient de Shoko, une jeune femme, à peine sortie de l'adolescence, mais qui, en une nuit, a compris que le monde n'était pas la vallée de joie qu'elle imaginait : cette nuit-là, sa mère a choisi de se suicider, et elle-même a appris la liaison, des années durant, de sa mère et de Misugi ; sa mère, qui s'était séparée de son mari justement parce qu'elle ne lui pardonnait pas une infidélité. Sa mère, dont elle a lu le journal, journal dans lequel revient, comme un leitmotiv, ce mot : « pécheur ». Le désarroi s'empare alors de Shoko : « Je croyais que l'amour gagnait peu à peu en puissance, tel un cours d'eau limpide qui scintille dans toute sa beauté sous les rayons du soleil, frémissant de mille rides soulevées par le vent et protégé par des rives couvertes d'herbe, d'arbre et de fleur. […] Comment pouvais-je imaginer un amour que le soleil n'illumine pas et qui coule de nulle part à nulle part, profondément encaissé dans la terre, comme une rivière souterraine ? Ma mère m'a menti pendant treize ans et, à sa mort, elle me mentait encore. » S'ajoute, à sa détresse, une honte éprouvée vis-à-vis de sa tante Midori, qui n'est autre que la femme du chasseur.

Et pourtant, contrairement à ce que croit Shoko, Midori n'ignorait rien. Elle a tout compris, dès les premiers jours de son mariage, mais n'a rien dit. Elle a pris des amants, pour éprouver son mari, pour savoir s'il ne restait pas un peu d'amour en lui, et elle a su, en l'observant à travers une vitre, un jour qu'il nettoyait son fusil: « Tu avais fini de frotter le canon et tu remontais la culasse […]. Alors tu levas et abaissas plusieurs fois le fusil en épaulant à chaque fois. Mais peu à peu, le fusil ne bougea plus. Tu l'appuyas fermement contre ton épaule et tu visas, en fermant un œil. Je me rendis compte que le canon était manifestement dirigé vers mon dos. » En fin de compte, dans cette lettre, c'est le divorce qu'elle demande ; mais elle ne peut taire un dernier aveu : en voyant que Saïko, la mère de Shoko, minée par la maladie, elle lui a déclaré qu'elle savait tout. Le soir même, Saïko a écrit une lettre, puis elle s'est suicidée.

Or dans cette lettre, on aurait pu s'attendre au remords, au désespoir, mais non : c'est le souvenir du bonheur qui l'emporte. Le mot de « pécheur », ce n'est pas elle, c'est le chasseur qui l'a prononcé pour la première fois, peu de temps après qu'elle eut renoncé à rompre avec lui et qu'elle eut décidé « d'être aimée comme toute femme le souhaite. » Et l'aveu prend ici la forme d'un remerciement, et même d'une victoire finale, dont ni Shoko ni Midori ne peuvent se douter, car elle a compris qu'aimer peut apporter une félicité au moins aussi grande qu'être aimée : « Mon bonheur fut plus complet que celui de quiconque. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 27 décembre 2006)