Suprématie du silence

Le Silence et caetera, poèmes, Georges Jacquemin, L'Arbre à paroles, 58 pages.

lecture de Jean-Claude Walter

N'est-ce pas un pari risqué de vouloir parler du silence… sans le rompre ? Rien de plus fragile, comme le démontre chacune de nos avancées en ce bas monde. Ainsi, afin de le préserver au mieux, ce silence, Georges Jacquemin s'avise de le convoquer régulièrement dans le premier vers de chaque poème, sur la belle page de son petit livre. Alors qu'à gauche, dans sa blancheur et sa nudité, la page vierge semble incarner justement… une part du silence, indispensable à notre lecture. Contrepoint obligé des mots qui s'inscrivent en regard…

Si l'on s'interroge sur la portée de ce titre, l'évidence s'impose : face au silence, tout le reste est de moindre importance. Mais en quoi consiste par ailleurs cet « et caetera », qui nous intrigue comme dans le titre Etc… de Léon-Paul Fargue ? Consultons de suite les 22 poèmes qui se pressent en 50 pages du livre. Au-delà du silence, on trouve le bruit (bien sûr), le vide ou « l'ombre agressive », les rumeurs du vent, un train qui passe, l'aboiement d'un chien, un tracteur, ou bien un orage qui s'approche, sans oublier « les vacarmes d'aujourd'hui ». Qui ne sont que « patins de feutre » face à la suprématie du SILENCE. Ce qu'il favorise, c'est la recherche des secrets cachés, le travail de la mémoire et le retour des fantômes, l'avènement de la nouvelle saison, le recueillement, et, au-delà de l'oubli, l'espérance d'un jour radieux.

En quelque sorte, le silence est notre meilleur allié, dans ce combat harassant contre le temps. Complice de nos « cœurs attentifs », sachons l'écouter, selon le conseil de l'auteur, car « le silence est plein de vérités ». Sans être tout à fait d'accord, peut-être, avec l'assertion de la page 15 : « le silence se refuse aux mots ». Ceux-ci, pour vivre sur la page, et dans nos esprits, ont besoin de silence, qui libère ou renforce toute la force qu'ils portent en eux. D'ailleurs le blanc, autour du poème, n'est-il pas synonyme du silence ? Ainsi, à travers ces textes brefs et denses, le silence se rappelle à notre souvenir et nous rend attentifs non seulement à ce qui passe autour de nous, mais nous incite à retrouver ou à préserver notre silence -- celui-là même qui régente nos plus hautes aspirations.

Concluons par cette phrase de Henry Miller, relevée dans Les livres de la vie, à laquelle le poète de Marcher du pas de la terre souscrira sûrement : « C'est du silence que sont extraits les mots et c'est au silence qu'ils retournent, si l'on en a fait bon usage ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 octobre 2006)