Avec humour et tendresse

Aucune des nuances de l'âme, Florent Kieffer, éditions La Dragonne, 90 pages, 13,50 €.

lecture d'Alain Jean-André

Le premier roman de Florent Kieffer, Dernière vie d'ange, séduisait d'emblée par un ton primesautier, enjoué et son humour. Une façon que l'on retrouve dans ce nouveau livre ; cette fois, le récit plus sobre met en scène des personnages sans éclat, souvent d'une manière hilarante, et révèle une grande tendresse. Elle jaillit au détour d'une phrase, dans la banalité d'événements qui composent la vie de personnages de milieux populaires. Loin du pathos, des mots savants, sérieux qui deviennent vite lourds. On sent que Florent Kieffer préfère les réparties de la vie quotidienne aux grands discours.

Un exemple ? Un jour, Julien (quand il avait douze ans) dialogue avec le fils de la gardienne avec lequel il a échangé un autocollant de footballeur contre deux araignées et une main collante. « Et ton père il fait quoi ? - Il t'emmerde. » La brusquerie de la réponse évite au gamin d'expliquer sa situation réelle.

Dans ce roman, on fait donc la connaissance de Julien (qui doit son prénom à Julien Clair) ; aussi de son copain Carton, surnommé DJ Miche « qui anime une émission d'une heure à la radio… dans une cave de l'immeuble », de sa petite sœur Shirley « qui agrafe des clipos ou fait des points sur des Voici », de sa mère qui se lève le dimanche à midi et fait la semaine le ménage au collège, de l'instituteur dont « le tableau est toujours saturé, foisonnant, bordélique ». Un petit monde qui vit des petites vies. Shirley, elle, « ne va pas en classe, mais en clisse. » Une classe presque « comme les autres. Sauf que : on y est moins nombreux, les autres nous traitent de mongoles, et la maîtresse est plus patiente. » C'est pas le Pérou. Seulement un quartier populaire (forcément excentré). On descend en ville en trolleybus. Mais le plus souvent on reste dans son trou.

Ces petites vies cachent tout de même des histoires d'amour. Elles se révèlent au détour du récit, des rebondissements attestent des cruautés de l'existence. Je laisse au lecteur le plaisir de découvrir comment se nouent - et se dénouent - les liens entre les personnages : des enfants délaissés et des ados désoeuvrés, des adultes en fin de compte bien seuls, des vieux qui n'ont pas la langue dans leur poche. Les réalités frustres et communes apparaissent en filigrane dans cette comédie en apparence légère. On ne s'étonne pas que la mère de Julien soit attirée par le mot palimpseste écrit sur le tableau noir. Un mot qui sort de l'ordinaire, qui indique que ce roman n'est pas écrit sur une feuille vierge.

Mais l'humour, l'ironie tiennent à distance drames et mélancolie. Ne dit-on pas que, pour un écrivain, le second livre est le plus difficile à écrire ? Florent Kieffer, lui, a bellement transformé son essai. Il a réussi un roman d'initiation en prise directe avec la langue contemporaine.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 9 octobre 2006)


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