Défense d'Yves Klein

Manifeste pour Yves Klein, Alain Jouffroy, éditions Virgile, 12 €.

lecture d'Alain Jean-André

On se demande pourquoi Alain Jouffroy a donné à son livre le titre : Manifeste pour Yves Klein. D'habitude, un manifeste vient plutôt avant. Mais en lisant les pages du poète et critique d'art, on en comprend vite la raison : l'auteur a défendu Yves Klein dès la fameuse Exposition du vide, à la galerie Iris Clert, en 1958 ; il poursuit aujourd'hui sa défendre. Cette fois, il tente d'aller au-delà de l'image du producteur des monochromes bleus ; surtout, il insiste sur l'authenticité de ses motivations, avec la conviction d'un témoin qui a fréquenté l'artiste pendant plusieurs années.

D'emblée, dans ces pages au style clair, passionné, percutant, Alain Jouffroy nous rappelle qu'il y eut combat et incompréhension, éclats et méconnaissance. L'auteur présente un homme à la fois séduisant, enthousiaste, utopiste et joueur. Il replace ses actions dans le fil d'une vie et le contexte d'une l'époque. Ainsi, en septembre 1952, il part à Tokyo ; il y passe quinze mois pour apprendre le judo ; il en revient avec une « ceinture noire 4e dan » et ouvre une école de cette discipline à Paris. Trois ans plus tard, il réalise l'Exposition du vide, c'est-à-dire qu'il présente les murs nus, peints en blancs, dans une galerie, « ce qui (provoque) une émeute, parmi les étudiants de l'École des Beaux-Arts voisine ». Auparavant, il s'était plongé dans la doctrine des rosicruciens, durant cinq ans, au moment de ses débuts dans la peinture, « sans aucune prétention picturale à l'époque, » précise-t-il « des représentations du ciel bleu, pur et sans nuages. » Les monochromes bleus ne sont pas loin. Alain Jouffroy ajoute : « Son amour pour le ciel (…) ne se réduisait pas à une croyance religieuse, mais relève d'un amour, proche du paganisme, pour le cosmos. »

« Yves Klein participe à (la) mythologie artistique du spectre solaire » insiste Alain Jouffroy, indiquant une filiation qui passe par Rimbaud, Corbière, Stendhal, Baudelaire. Curieusement, il ne cite pas Goethe et Kandinsky. Par contre, il montre comment Yves Klein a su imposer « son bleu », un outremer nouveau, l'I.K.B. (International Klein Blue), comme Monory l'a fait plus tard avec son « bleu Rembrandt ». Les méditations métaphysiques, les rêveries bachelardiennes, l'utopie moderniste ont même conduit au dépôt d'un brevet industriel. Mais le bleu ne fut pas sa seule couleur : « Il a utilisé l'or, plusieurs couleurs, l'imprégnation du vent et de la pluie, l'énergie du feu, la transparence et la puissance de l'air, et jusqu'au blanc des murs d'une galerie » énumère l'auteur.

Pour Alain Jouffroy, le ressort du dynamisme d'Yves Klein fut l'enthousiasme. À l'appui de cette affirmation, il cite des phrases de l'artiste : « L'enthousiasme vit et crée, le reste meurt », « l'enthousiasme ne réfléchit pas, ne calcule pas, ne parle pas et ne donne pas d'explications. » Il y avait donc chez Yves Klein deux pôles, opposés et complémentaires, ce qui amène Jouffroy à citer un extrait du Manifeste du Surréalisme. Surréaliste, Yves Klein ? Sûrement pas. À côté de Rauschenberg, il est le météore d'une nouvelle époque, dans la mouvance du groupe des Nouveaux Réalistes. Et Jouffroy d'indiquer que l'on comptait au nom de ses admirateurs François Dufrêne, Jean Tinguely, mais aussi Daniel Pommereulle, Jacques Monory, Takis. Cependant, pour le poète, il est clair que « Yves Klein demeurera, toute sa vie, son propre maître et, surtout, son propre disciple. »

Alain Jouffroy nous livre ici un témoignage vibrant et chaleureux, celui d'un frère engagé dans l'aventure de la création. Ce Manifeste est un livre de poète, pas un livre de théories. Ce n'est pas non plus une « hagiographie » (comme il le craint à un moment). C'est un livre qui révèle quelques sources de l'art d'Yves Klein, artiste à cheval entre Paris et Tokyo, l'Occident et l'Orient, le visible et l'invisible. N'a-il pas écrit ? « Le bleu n'a pas de dimension, il est hors dimension (…) Toutes les couleurs amènent à des associations d'idées concrètes (…) tandis que le bleu appelle au plus la mer et le ciel, ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 23 octobre 2006)