Le jeu de l'amour

Blanc, Anne Luthaud, éditions Verticales, 11€. (à paraître en octobre)

lecture de Marie-Françoise Godey

Dans son premier roman, Garder, Anne Luthaud explorait les frontières de la folie. Un des chapitres se déroulait en Thaïlande et évoquait la joute amoureuse des cerfs-volants mâles combattant les cerfs-volants femelles sur la place Sanam Luang de Bangkok. Par jeu.

Dans Blanc, c'est essentiellement de jeu qu'il s'agit, puisque l'auteur nous entraîne dans l'univers particulier du jeu de rôles. Par ce biais, deux amants s'affrontent pour éviter l'ennui : « Avec Will, dans la pièce blanche, on est bien. On ne sort plus, on a peur des chiens. Quand on a envie de prendre l'air, on joue des parties sans suite. »

Le livre est composé de deux très longs chapitres de volume égal, intitulés « elle dit », et « il dit », selon qu'Ire, ou Will, – noms que se sont donné les joueurs –, mène le jeu. Suivis d'un troisième et dernier très court, « la scène blanche », après le jeu. Voix tour à tour féminine et masculine. On repense à la construction de Garder.

Ces deux êtres, qui se retranchent du monde extérieur dans lequel ils ne savent pas vivre, semblent être, eux aussi à la limite de la normalité : « C'est trop difficile dehors, comment on fait pour tenir, (…) comment faire, c'est comment les autres, comment leur parler (…)» Comme le sont probablement certains joueurs de jeux de rôles trop fragiles. On pense à l'ancien fou de Garder, à Pierre, isolé dans son phare et aux histoires qu'il recueillait.

Dans Blanc, il y a également de nombreuses histoires. Celles des personnages dont les joueurs endossent le rôle, Ire (pour Elvire ? ou synonyme de colère ?), et Will.

Pour le temps de leurs parties, ils vivent dans d'autres lieux, d'autres époques, mettent leur âme à nu libérant leur personnalité véritable… Ainsi, par personnages interposés, qui sont loin d'être choisis au hasard, et dont ils racontent, expliquent et imaginent les actions : Ariane, Laure (celle de Pétrarque), Thésée, Théo et Raphaël, des chiens aussi…, ils peuvent s'affronter jusqu'à la violence et la mort. En paroles. – On retrouve les phrases courtes et simples, le langage dépouillé que l'on avait précédemment apprécié chez Anne Luthaud. – Une lutte au cours de laquelle ils emploient des armes permises ou enlevées et doivent se conformer aux règles qu'ils se sont donnés: « On avait décidé de personnages, de situations, de lieux - de cela je me souviens.» – que parfois ils transgressent –. Et il arrive qu'on perde. « On meurt d'amour dans les histoires, ça doit être ça, on ne peut plus faire face, on est hors jeu. »

C'est une manière – pour eux sans conséquence ? – de se déchirer, afin de savoir lequel domine l'autre : « J'ai oublié de quoi il s'agissait. D'un jeu sans doute. Entre lui et moi. Le jeu du pouvoir », et d'oublier l'ennui de la vie en face à face et en vase clos. On pense à Belle du Seigneur d'Albert Cohen. Car un amour, si grand soit-il, et exclusif, peut-il se suffire à lui-même ?

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 août 2006)


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