Un récit foisonnant

Mon nom est Rouge, Orhan Pamuk, traduction de Gilles Authier, Folio, 9 €.

lecture de Marie-Françoise Godey

Dans les Ateliers de peinture du Sultan de l'Empire ottoman, au XVIe siècle, certains des miniaturistes enfreignent les règles traditionnelles pour illustrer les textes. Ils ne se contentent plus de reproduire à l'identique les œuvres anciennes comme cela se faisait depuis des générations. Ils prennent la liberté de les modifier. Cette audace, qui n'est pas du goût de tous, est considérée comme impie; elle pousse certains au crime. « J'avais l'impression qu'il allait brandir celui-ci (le lourd encrier de bronze mongol) au-dessus de ma tête pour me tuer. Parce que je faisais s'éloigner la peinture du point de vue de Dieu, parce que je trahissais la tradition et toutes les œuvres nées des rêves des maîtres de Hérat. »

Le roman d'Orhan Pamuk (né en 1952 à Istanbul), Mon nom est Rouge, est construit à l'image des miniatures persanes. Celles-ci étaient réalisées en touches successives par plusieurs intervenants (peintres, enlumineurs, doreurs, calligraphes) sous la direction du Grand Maître de l'Atelier. Dans ce livre, les confidences des différents protagonistes se succèdent ; mais l'Arbre, le Chien, le Cheval, la Mort, l'Argent, le Diable prennent aussi la parole. L'alternance de leurs dires, d'un chapitre à l'autre, comme s'entrecroisent les différents brins d'une tresse, dessine un récit sans narrateur, qui restitue, dès les premières pages, la voix du récent cadavre. L'assassin seul a double voix, puisqu'on ignore qui il est. Chaque intervenant s'adresse directement au lecteur: « Vous voudrez donc bien faire comme si vous tourniez les pages de votre récit en sens inverse, et, moi, je vais vous raconter ce qui s'est passé avant même que je l'aie remise, cette lettre. ».

Le premier événement est un assassinat. D'autres foisonnent, réunis dans une trame policière qui tient le lecteur en haleine. Elle se double d'une intrigue amoureuse qui complique encore les choses. Car tous ces événements ont pour origine différentes rivalités.
Celle des amoureux de Shékuré, mère de deux enfants --Shevket et Orhan--, non moins rivaux, qui se chamaillent tout le temps. Depuis quatre ans, son mari n'est pas revenu des combats : on ne sait pas s'il est mort ou vivant, ou s'il l'a abandonnée. Elle vit pour l'instant chez son père qui a été chargé par le Sultan de réaliser secrètement un livre selon les méthodes nouvelles.
Celle des peintres et maîtres d'ateliers, plus ou moins concurrents, plus ou moins liés d'amour ou d'amitié, aux mœurs particulières.
Celle des différentes façons d'appréhender le monde, de le représenter : soit la manière traditionnelle, orientale, qui reproduit les images jusqu'à les connaître par cœur, le peintre restant anonyme, évitant toute note personnelle qui permettrait de le distinguer, s'écartant de ce que d'aucuns appellent le « style » (un défaut), car ils doivent uniquement reproduire une beauté qui existe hors d'eux, hors du temps ; soit la façon occidentale, à l'européenne, qui place l'homme au centre du tableau (comme dans les portraits), et ordonne les différents sujets selon les règles de la perspective vénitienne. « On enfile une venelle et, si c'est un tableau d'Europe, on croit qu'on va sortir du cadre ; si c'est à la façon de Hérat, nous nous plaçons sous le regard de Dieu; si c'est à la manière chinoise, nous ne sortons jamais du dessin, car les tableaux chinois s'étendent, se poursuivent jusqu'à l'infini. »

Ce livre est à la fois une réflexion sur l'art et un historique de la peinture persane. Orhan Pamuk évoque les techniques, décrit -- ou plutôt lit -- nombre des plus belles miniatures anciennes qui sortirent des mains des plus grands Maîtres et miniaturistes. Ces artistes y consacraient toute leur vie. Et cette activité pouvait les mener à la cécité, un mal qu'ils considéraient comme le comble de leur art et un don de Dieu. Ce livre pose aussi la question de la peinture : celle de sa dégradation et de sa conservation : celle de ses rapports avec le sujet et le spectateur : « (…) et que donc mon bonheur ne pourra jamais être mis en peinture. (…) Les gens aspirent au bonheur dans la vie, plutôt qu'à des sourires béats sur de belles images. Les peintres ne l'ignorent pas, et savent que c'est là leur limite. Qu'ils ne font que mettre à la place du bonheur dans la vie celui de la contemplation. ». Mais, ce qui fait aussi l'intérêt du roman d'Orhan Pamuk, Mon nom est Rouge, c'est l'ambiance du conte oriental qui flirte avec l'intrigue policière.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 18 novembre 2006)


Lien :
      Lire la chronique sur Neige