Rude vie de cow-boys

Les Pieds dans la boue, Annie Proulx, traduit de l'anglais par Anne Damour, éditions Rivages poche / Bibliothèque étrangère, 9 €.

lecture de Pierre de Montalembert

C'est une nouvelle qui en réjouira certains : les cow-boys existent toujours. Mais ils n'ont plus rien de fringant. Dans ce recueil de nouvelles d'Annie Proulx (dont la première, Brokeback Mountain, a été portée a l'écran récemment), ils doivent plutôt faire face, non à l'Ouest mythique, mais à ses chaleurs étouffantes, à sa dureté, à sa violence, mais aussi à sa beauté.

La vie de cow-boy, ou ce qui y est apparenté, fascine toujours, et certains n'hésitent pas à s'y lancer, comme Diamond Felts, le héros de Les pieds dans la boue, quels qu'en soient les coûts : devenu « bullrider » contre la volonté de sa mère, celle-ci lui fait rencontrer un ancien bullrider, ancienne gloire piétinée trente ans auparavant par un taureau. « Il y avait quelque chose d'anormal dans le maintien de ses épaules, l'inclinaison en avant de son torse par rapport à ses hanches. […] L'homme regarda plus loin, dans le vague, révélant le bulbe aplati de son nez écrasé, une pommette démolie, un creux au-dessus de l'œil gauche qui paraissait aveugle. Sa bouche était plissée sous l'effet de la concentration. » Quand, pour Diamond, vient le jour de l'accident, il comprend qu'il n'a d'autre solution que de passer outre ses souffrances et de reprendre la route, pour d'autres concours.

La souffrance peut aussi être plus cachée, comme ces deux cow-boys de Brokeback Mountain obligés de cacher à tous leur amour, non par honte, mais pour survivre : « Il y avait ces deux vieux qui s'occupaient ensemble d'un ranch près de la maison, Earl et Rich […]. Tout le monde se moquait d'eux, et pourtant c'était des vieux oiseaux plutôt durs à cuire. J'avais à peu près neuf ans quand on trouva Earl mort dans un fossé d'irrigation. Ils lui étaient tombés dessus avec un démonte-pneu […]. » Or, quelles que soient les précautions qu'ils prennent, ou qu'ils oublient de prendre, tout finit pas se savoir.

La crise économique peut aussi exister dans le Wyoming : « Partout dans le pays ceux qui jadis mangeaient de la viande rouge de premier choix, les femmes qui servaient du bœuf braisé le dimanche au déjeuner, tous s'étaient mis à la pâte de soja et aux légumes verts, pour prévenir le durcissement des artères, la colibacillose véhiculée par le hamburger, les frisons glacés de la fièvre de Malte. Ce qu'ils lisaient sur la maladie de la vache folle à l'étranger les effrayait. Qui aurait osé faire preuve d'un bel appétit carnivore en ces temps de sensibilité végétarienne exacerbé ? » Pour survivre, il faut savoir tout faire, comme Leeland, le héros d' « Une vie de travail » : successivement pompiste, militaire, commerçant et éleveur de porcs à la fois, employé dans une entreprise de travaux de voirie, dans une entreprise de stockage de viande, conducteur de poids lourds, de nouveau éleveur de porcs, et ainsi de suite, une vie durant. Pendant ce temps, le monde poursuit sa course : « Aux informations, le présentateur dit que l'Américain moyen mange 8,6 livres de margarine par an, contre seulement 8,3 de beurre » ; « aux infos, on parle du Vietnam et de Selma, Alabama »; « on raconte quelque chose aux actualités à propos de la cantine scolaire et le ketchup est classé comme un légume » ; « un trou étrange est apparu dans la couche d'ozone. Il confond ozone et oxygène » ; jusqu'à la conclusion : « personne n'a le temps d'écouter les nouvelles. »

S'impose, enfin, une conclusion : malgré les souffrances, les morts, les difficultés, le mépris, la solitude, avec l'espoir, la passion, le courage et la résignation, l'Ouest fascine toujours, terre étrange que l'on aime d'autant plus que l'on connaît sa dureté.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 août 2006)