Relire Rilke

Le Vent du retour, Rainer Maria Rilke, édition bilingue, poèmes traduits et présentés par Claude Vigée, éditions Arfuyen, 220 pages, 19,5 €

lecture de Jean-Claude Walter

Pour qui s'aventure à travers les massifs de la poésie rilkéenne, en sa langue originale, les embûches et les difficultés ne manquent pas. Langue elliptique, allusive, souvent cryptée, un guide ou un traducteur seraient les bienvenus. Claude Vigée est de ceux-là. Poète reconnu et estimé, traducteur non seulement de Rilke, mais aussi d'Eliot, Goll, Goethe et tant d'autres, il est à l'aise en langue allemande, de par sa pratique, dès l'enfance, du dialecte alémanique. Dans le présent volume de la collection Neige, où figurent déjà Arp, Blake, Katz , Hopkins, il nous ouvre de nombreuses voies dans l'œuvre de Rilke, allant du Livre d'heures aux Sonnets à Orphée, en passant par les Nouveaux poèmes, Le Livre d'images, ou bien les Œuvres posthumes – les plus abondantes ici.

« Heureux celui qui sait qu'au creux de tous langages
s'élève l'indicible;
c'est de là-bas que muée en plaisir
la grandeur nous rejoint.

Cet « indicible », niché en une langue étrangère, comment l'atteindre, le dire, le traduire ? Dans son texte liminaire, Claude Vigée nous rappelle qu'il a lu et récité des poèmes de Rilke dès son adolescence, au lycée à Strasbourg. C'est donc le retour à un ancien royaume – celui des lectures de jeunesse – qu'il opère en le traduisant, comme Alsacien « patoisant de naissance ». Il éclaire ici d'une manière originale et séduisante cette lente osmose qu'est le travail du traducteur.

S'absorber, d'abord, dans le « milieu sonore » de l'autre langue, afin d'en percevoir « la sourde résonance ». Produire un rythme vivant, à l'exemple de la musique rilkéenne. Alors que la fidélité au texte dépend de la recherche du « contenu sémantique primaire », par cette écoute des mots qui s'éclairent en profondeur. D'une langue à l'autre s'établit de la sorte une véritable perméabilité, qui va permettre au traducteur de créer « un nouvel espace de parole ».

Dans un deuxième texte, tout aussi prenant, Vigée s'interroge sur ce qu'il nomme « l'obscurité de Rilke », à partir d'un poème de jeunesse, puis d'un sonnet à Orphée :

« Respirer : ô poème invisible.
Sans cesse échange pur de l'être intime
avec les espaces du monde.
»

Cet « échange », d'une langue à l'autre, grâce à l'écoute et au travail de traduction, Claude Vigée nous le rend sensible, ô combien, lorsque la fameuse « obscurité » se dilue et s'efface comme d'elle-même…

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 août 2006)