Le pays du « no problem »

Voyage au pays du lac céleste, Ryu Shi-Hwa, traduit du coréen par Lim Yeong-Hee et Françoise Nagel, éditions de l'aube, 22 euros€.

par Alain Jean-André

Ryu Shi-Hwa, écrivain coréen qui vit à Séoul, a effectué plusieurs voyages en Inde, au Népal, au Tibet. Il a suivi le mouvement de masse qui a conduit, à partir des années 60, des jeunes gens des pays riches, de l'Amérique du Nord et de l'Europe occidentale, à se rendre sur la terre d'origine de l'hindouisme et du bouddhisme. Poète, il était en quête d'une autre vie, dans un autre monde. Voyageur contemporain, il a pu effectuer des voyages répétés. Ces périples constituent la matière de ce livre : l'auteur y raconte ses découvertes de la réalité polymorphe de l'Inde, les situations abracadabrantes dans lesquelles il s'est trouvé, les leçons qu'il a tirées de ses rencontres avec des hommes vivant et pensant d'une manière très différente de la sienne.

Sans doute fallait-il que l'auteur croie en quelque chose de fort pour se lancer dans pareilles aventures. Sans doute fallait-il de la persévérance et de la santé pour mener cette vie de routard. On objectera que des dizaines de milliers de visiteurs, désenchantés par les modes de vie et de penser des sociétés occidentales, ou désirant essayer une autre vie pendant quelques temps, ont vécu – ou vivent encore – de semblables expériences. On ajoutera que des guides touristiques balisent les pistes de telles équipées (elle est loin l'époque d'Ella Maillart ou de Nicolas Bouvier !). C'est vrai. Mais peu de voyageurs racontent leurs mésaventures avec le brio de Ryu Shi-Hwa : des pickpockets aux réparties sidérantes à la saleté dominante, de la nourriture souvent « immangeable » aux auberges douteuses, des gourous énigmatiques au fatalisme omniprésent, qui revient constamment aux lèvres des habitants – et suscite le rire avant qu'on en saisisse la portée, le narrateur présente la réalité de l'Inde, mais surtout une mentalité lointaine, déconcertante, qui le met parfois en colère.

Faut-il prendre à la lettre toutes ces histoires (certaines ne sont-elles pas, en fin de compte, des « racontars » ?) ou s'agit-il de sortes de contes philosophiques ? Un exemple ?

« Un jour à Mumbai, un homme avait fouillé dans mon sac et emporté mes affaires. J'avais protesté et demandé pourquoi il s'emparait du bien d'autrui (...). L'homme m'avait alors dignement sermonné pour ma naïveté : -- Qu'est-ce qui te fait penser que ces choses t'appartiennent ? Tu ne les possèdes que pour un moment, c'est tout. »

En lisant Ryu Shi-Hwa, on ne peut s'empêcher d'avoir en tête les récits d'un autre voyageur étonné, amusé par ce qu'il découvrait : il s'agit d'Henry Miller en Grèce, juste avant la seconde guerre mondiale, lors d'un voyage qu'il raconte dans Le Colosse de Maroussi. Dans un livre comme dans l'autre, le lecteur touche le même désir de découvrir un pays qui a longtemps fait rêver, une manière parfois grotesque de présenter des situations, l'humour et la malice qui déboulonnent l'esprit de sérieux, un sens de la vie sans artifice (grâce aux artifices de l'écriture).

Dans Voyage au pays du lac céleste de Ryu Shi-Hwa, les « maîtres » du voyageur sont autant des « gourous » que des hommes de la rue. Par leur propos ou leur comportement, ils lui ouvrent l'esprit et lui apprennent, sans lui faire la leçon, la philosophie du « no problem ». Un petit échantillon ?

« Quand vous rencontrez quelqu'un, qui que ce soit, saluez-le en disant : « No problem ». Commencez toutes vos conversations par « no problem ». Votre interlocuteur vous prendra peut-être pour un fou, mais cela aussi, il faudra le considérer comme « no problem ». »

Alain Jean-André © Choniques de La Luxiotte, le 26 août 2006.