Les guerres et l'acacia

l'Acacia, Claude Simon, éditions de Minuit, 400 pages.

par Pierre de Montalembert

Deux nuits et un jour durant, un train roule à travers la France ; à son bord, un régiment d'infanterie de marine se dirige vers le front. Le narrateur s'arrête sur le wagon des officiers : la guerre, ils savent depuis longtemps ce que c'est. Ils éprouvent un vague mépris pour leurs condisciples restés en métropole quand eux se battaient, debout devant l'ennemi, sur tous les territoires de l'empire français. Nous sommes en août 1914. Le 27, les pertes du régiment s'élèvent à neuf officiers et 552 hommes ; quatre semaines plus tard, il ne reste presque plus un seul homme de ceux qui ont fait le voyage en train. Parmi les morts du 27 août, se trouvait un capitaine de quarante ans, le père de Claude Simon.

L'Acacia s'ouvre en 1919, quand la veuve de l'officier emmène son fils et ses deux belles-sœurs à la recherche du corps de son mari, à travers les champs et les villages détruits, face à l'indifférence ou à l'hostilité des survivants. Au chapitre suivant nous sommes en 1940, en pleine débâcle, quand un régiment de cavalerie peu à peu décimé doit faire face aux ordres contradictoires, aux blindés allemands et à la folie de son colonel. Parmi les rares survivants, se trouve Claude Simon.

Claude Simon nous raconte l'histoire de son père, lui-même enfant d'un paysan qui avait décidé que son fils ne connaîtrait pas la même misère que ses ancêtres et qui a tout sacrifié à cet objectif, de même que ses sœurs, institutrices, ont consacré leur vie et leurs moindres économies pour réaliser ce rêve qu'elles ont fait leur. Son père qui, quelques mois avant de passer le concours de l'école Polytechnique, se brise la jambe, anéantissant ses espoirs de réussir le concours, mais ne se résignant pas, se tournant vers Saint-Cyr, et y entrant. Ce père qui, au cours d'un mariage, rencontre une femme déjà plus très jeune, issue d'un monde ignorant jusqu'au mot « effort » et n'ayant jamais vécu que dans le luxe ; une femme qui pourtant va l'aimer, elle qui avait refusé les plus beaux partis, et qui n'hésite pas, quatre années durant, à affronter les réticences de sa famille pour enfin pouvoir l'épouser et le suivre au gré de ses mutations, comme Madagascar, où, en 1913, naît Claude Simon. L'année suivante, la guerre éclate et une balle vient mettre fin à l'histoire, jusqu'à ce que, près de trente ans plus tard, l'anéantissement semble vouloir se répéter sur le fils lors de la débâcle de 1940.

Face au désastre, et face à son absurdité, c'est l'humanité même qui disparaît, remplacée peu à peu par un bestiaire d'apocalypse. Les soldats sont à la fois chiens, chèvres ou singes, mouches et canards même, certains de leur mort prochaine mais trop abrutis de sommeil pour pouvoir y penser, pour pouvoir penser à quoi que ce soit. La bestialité gagne l'Europe entière, ce « continent couturé de cicatrices, cousu et recousu tant bien que mal comme on recoud tant bien que mal le ventre ou le poitrail des chevaux déchirés par les cornes du taureau pour les lui présenter à nouveau. »

L'histoire cependant ne se répète pas : le fils survit. Fait prisonnier, réduit de nouveau à la condition d'animal, il parvient à s'évader. Il revient alors chez lui mais commencent des mois de vide où il se retrouve incapable de s'intéresser à quoi que ce soit, comme encore hanté par le souvenir et par l'absurdité de ce qu'il a vécu. Progressivement, l'humanité reprend pourtant le dessus. Un soir enfin, un soir de printemps, il s'assied à sa table et pose une feuille de papier blanc devant lui. Par-delà la fenêtre, il peut voir un acacia.

© Chroniques de la Luxiotte
(29 octobre 2006)


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