Un curieux voyage en Inde

Nocturne indien (Notturno indiano), Antonio Tabucchi, traduction Lise Chapuis, 10/18.

par Alain Jean-André

Ce récit se passe en Inde, dans différentes villes, Bombay, Madras, Goa. Un homme est à la recherche d'un autre homme, Xavier, qui semble avoir disparu. Quelques rencontres fournissent au voyageur de rares indices au sujet du « disparu » : une prostituée, un médecin, etc. On devine que l'homme en question doit être un vieil ami du narrateur, qu'il voyageait beaucoup pour affaires, qu'il a été gravement malade. De page en page s'esquisse le portrait d'un personnage insaisissable et plutôt mystérieux.

D'autres rencontres, pourtant, s'écartent de cette enquête ou n'ont rien à voir avec elle. Il y a d'abord celle du médecin d'un hôpital de Bombay : l'homme a appris la cardiologie en Europe, « une spécialité absurde pour l'Inde », dit-il, un pays qui souffre d'autres maladies (la tuberculose, la lèpre, la syphilis, etc) ; dans un train, le narrateur dialogue avec voyageur jaïniste qui considère les Evangiles comme un livre « étrange », « plein d'orgueil » ; à Madras, l'homme qu'il rencontre à la Société théosophique, avec lequel s'instaure un échange méfiant, lui récite à son départ des vers du poète portugais Pessoa qu'il ne reconnaît pas tout de suite ; dans une station d'autobus, enfin, le voyageur est attiré par un oracle monstrueux. Chaque fois, on plonge dans la réalité contradictoire de l'Inde, et l'on passe quelquefois à une ambiance ou une scène fantastique dans laquelle le rêve tend à investir le réel.

Comme dans d'autres livres de l'écrivain italien, ce qui domine, c'est le charme d'un récit construit avec une trame romanesque ténue et une écriture d'une grande sobriété. L'écrivain choisit des éléments qui stimulent l'imaginaire du lecteur occidental : tourisme luxueux en Orient, contradictions de la vie dans un vaste pays, brefs dialogues au sujet des religions, etc. Mais le dernier chapitre, qui peut désorienter, révèle une dimension plus subtile : il fait glisser le récit de la quête d'un personnage à la quête de l'écrivain qui se cherche en écrivant des livres. Le point d'arrivée devient un point de départ. Peut-être est-il nécessaire alors de relire intégralement le volume afin de savoir où l'auteur a voulu conduire son lecteur.

Le dialogue avec une femme qui a fait un livre photographique avec pour titre : « Méfiez-vous des morceaux choisis » donne une orientation inattendue au récit. Après le voyage, l'exotisme, la recherche, les rencontres, on entre dans une autre dimension : la description de deux photos de l'album de la femme éclaire peut-être sur le sens, ou l'un des sens, du livre d'Antonio Tabucchi. Dans un cas une première image qui mène sur une fausse piste ; dans l'autre cas, un récit qui joue le même rôle ? Loin d'amoindrir le charme de l'« histoire » et d'affaiblir la fin du livre, l'interrogation donne un rôle plus actif au lecteur. Ce qui explique peut-être que l'édition italienne en soit à sa trente cinquième impression en 20 ans.

© Chroniques de la Luxiotte
(6 août 2006)


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