Des personnages ordinaires pour des histoires peu banales

Le bar des habitudes, Franz Bartelt, Gallimard.

lecture de Georges Jacquemin

À l’inverse de leurs collègues anglo-saxons, les éditeurs français (et belges) ne publient pas volontiers des nouvelles. Ils ne le font presque jamais pour un auteur débutant et préfèrent réserver cette aventure (littéraire comme financière) à des auteurs confirmés.

Auteur confirmé, tel est bien le statut que s’est acquis Franz Bartelt en une dizaine d’années et huit livres parus chez Gallimard (sans parler des publications antérieures et plus circonstancielles). Cet écrivain des Ardennes françaises, héritier d’André Dhôtel (auquel il a consacré un livre), revendique hautement son appartenance régionale. Rien, en lui, du salonard parisien ; au contraire, ce qu’il aime respirer, c’est l’air de sa province, parcourir ses forêts, regarder le ciel… et savourer une bière avec des amis. Impression exacte et trompeuse à la fois, car incomplète. Ce qu’il faut dire aussi, c’est que Franz Bartelt, après avoir fait provision d’images, de sensations et de récits fantasmés qui courent dans les villages et les bistrots, s’enferme dans son bureau et travaille des heures durant. La Fontaine lui aussi se donnait pour un désoeuvré alors qu’il écrivait, avec quel soin ! fables et contes.

Qu’on ne s’y trompe pas pourtant, Franz Bartelt n’a rien d’un écrivain régionaliste, façon Theuriet, un écrivain qui situerait ses livres dans les Ardennes pour exalter les beautés et les singularités de sa province. Ardennais il est, Ardennais il revendique le droit de situer ses livres dans les Ardennes, mais son propos est ailleurs. Impossible, en le lisant, de se tromper là-dessus.

Plus que la région peut-être, ce qu’il aime à mettre en scène, ce sont des personnages souvent ordinaires auxquels ils arrivent des choses pas banales. Tout réside dans le glissement que l’aventure opère et qui nous éloigne des chemins trop prévus. Dès lors, la chute n’en est que plus surprenante ou douloureuse. Ainsi, Ma tournée conte l’histoire de la tenancière d’un bistrot fréquenté seulement par des habitués. Un jour, un gars arrive et s’assied au comptoir. La tenancière remarque combien il est beau ; elle est toute prête à tomber amoureuse de lui. Hélas pour elle, le beau jeune homme est venu lui signifier que le bar est vendu et qu’elle a huit jours pour quitter les lieux. Amertume et déception ! Néanmoins, honnête jusqu’au bout, elle tire de son porte-monnaie l’argent de la consommation, qu’elle glisse dans la caisse : c’est elle qui avait offert un verre à l’étranger.

Outre l’habileté à mener ses histoires à des fins étonnantes, deux constantes me paraissent devoir être relevées. D’abord, le ton qui mêle la tendresse et l’humour. Franz Bartelt ne se moque pas de ses personnages, il les regarde au contraire avec tendresse, même s’il lui arrive – c’est rare – d’avoir la dent dure, comme lorsqu’il peint, dans Un voisin redoutable, des fascistes genre partisans du Front national. Cette tendresse, il l’exerce même envers des gens défavorisés qui, dans la vie, prêteraient à sourire ou à moquerie. Histoire molle tient de la performance : nous intéresser à deux êtres qui ne font rien, ne songent qu’à manger, ne font pas d’exercice et croupissent dans leur fauteuil à regarder la télévision, cela jusqu’à la mort qui les prend sans qu’ils réagissent. Pas d’histoire à proprement parler, une longue description plutôt qui provoque en nous la pitié. On voudrait tant voir ces personnages se prendre en mains !

L’humour, le voilà dans Date limite. Une nouvelle qui mérite ce long commentaire. L’héroïne, Manon, « avait des idées bien arrêtées ». « C’est pourquoi, le soir de ses dix-neuf ans, après une discussion sévère où elle avait été, intellectuellement, malmenée, elle s’était fait tatouer sur le ventre, en caractères d’un centimètre de hauteur, cette mention : « Date limite de consommation. » Suivait la date de son cinquantième anniversaire, un quatorze septembre. » Les années passent, et Manon voit peu à peu se rapprocher la date fatidique, au-delà de laquelle elle a décidé de ne plus faire l’amour. Jeune, elle avait estimé « qu’après cinquante ans une femme n’est plus consommable. Elle pensait d’ailleurs qu’à partir de cet âge une femme n’a plus tellement envie d’être consommée. Elle citait des exemples puisés dans la réalité. Des femmes de son entourage, trop grosses, trop maigres, trop fripées. Il y a une fin pour tout, pour les gens comme pour les œufs. » Fidèle à ses principes, Manon s’est promis qu’une fois ses cinquante ans atteints, elle renoncerait à l’amour.

La date fatidique approchant, elle décide d’y sacrifier une dernière fois. Elle rencontre un bel homme dans un café. « Dix minutes plus tard, elle le voyait très nettement beau, splendide, à la fois animal de bonne compagnie et intellectuel d’exception, une bête délicate et cultivée, un homme dans un corps de mâle, comme elle était une femme dans un corps de femelle. Lui aussi l’avait remarquée. Il lui souriait. Un sourire merveilleux, à la fois carnassier et subtil. Elle y détectait une spiritualité empreinte de sensualité. C’était un être dont le physique s’étirait dans une sollicitude métaphysique. » Un écrivain sans imagination terminerait son histoire par la réunion des amants d’un jour dans une chambre, dans un lit. Franz Bartelt n’est pas simple à ce point. Les déclarations de l’amant potentiel auraient éveillé les interrogations d’une femme moins possédée que Manon par son élan passionné. « Il n’aurait pas été contre de poursuivre la soirée dans une boîte de nuit, mais il avoua qu’il ne fréquentait plus ce genre d’endroit, trop bruyant à son goût, trop étouffant. » « J’aime les promenades à Venise, disait-il. Visiter des musées où les œuvres ne sont éclairées que par la pleine lune. J’aime le romantisme des croisières sur le Rhin. Je me suis offert une paire de jumelles perfectionnées pour suivre les migrations des oies cendrées au-dessus de la Meuse. J’ai commencé un herbier, une collection de timbres. » Peu de passion amoureuse là-dedans ! Les voilà chez Manon. Du champagne ? Non, de l’eau ! « Sébastien humait la fraîcheur, admirait l’absence de couleur, respirait l’absence d’odeur, goûtait l’absence de goût. » N’empêche, Manon se sent portée par le désir. « La jupe avait découvert les jambes jusqu’à mi-cuisses. Subrepticement, Manon avait déboutonné le haut de son chemisier. Elle se sentait vaguement en désordre, mais elle mettait cela sur le compte des empressements hormonaux. Et de son impatience de femme réquisitionnée par le désir. » Au moment de passer à l’acte, Manon découvre que Sébastien, lui aussi, a un tatouage sur le bas du ventre, le même que le sien : « Date de péremption… » Et cette date de péremption, c’est… la veille. Comme ratage, c’est complet. Le lecteur, lui, s’est bien amusé de cette histoire dont, à aucun moment, il n’a deviné la fin. Peut-être que Manon reverra ses principes, mais cela, c’est une autre histoire.

Second aspect : le sexe. Il en est beaucoup question dans les nouvelles de Franz Bartelt. Nous dirions volontiers : sexe prétexte. Car rien n’est plus étranger à ce conteur que le réalisme brutal, la gaillardise de corps de garde et les propos salaces dont nous ne manquons pas. Il ne se situe même pas dans le droit fil des conteurs érotiques du XVIIIe siècle, si fins et spirituels. Du sexe, il en parle mais s’amuse, le tourne en dérision, le moque et monte des histoires énormes avec cette fantaisie débridée que l’on trouve déjà chez Rabelais.

Ces réussites tiennent à un style plein de saveur, de primesaut, de clins d’œil et d’invention langagières. Surtout, à une façon de capter l’attention du lecteur pour l’engager dans des histoires quelquefois à la limite de l’irréalisme mais que Franz Bartelt nous donne avec le plus grand sérieux parce que, dès les premières lignes, il a su intéresser. Ainsi, dans Un mauvais joueur. « À partir d’une certaine heure, dans les bars, le commun des buveurs commence à voir de drôles de choses et à entendre de drôles de gens. Il circule également de drôles d’histoires, toutes certifiées par de nombreux témoins. C’est quand la soirée menaçait de s’éteindre, chacun laissant fumer son mégot dans les cendriers et se perdant égoïstement dans ses propres fumées, que Protone intervenait, toujours par les mêmes mots. «Je fais plus que mon poids», lâchait-il de haut, car il dépassait les autres d’une tête et demie. » Ainsi démarre une histoire où le dit Protone fait constater qu’il est bien moins lourd que son apparence de géant ne le laisserait supposer.

On s’intéressera encore à Dans le train, sorte de conte philosophique, à moins que, séduit par les titres, on ne succombe à Ta tête d’assassin, à Tueur en série ou au Sixième commandement. En fait, à toutes les nouvelles du recueil, dont, à mon sens, l’intérêt va croissant au fil des pages.

Il y a des écrivains sérieux – Malraux, Sartre, si l’on veut –, il y a ceux que leur verve goguenarde, leur fantaisie, leur inventivité font qu’on les lit avec un fin plaisir. Franz Bartelt est de ceux-là.


Cet article, initialement paru dans la revue Pollen d’azur n° 26, est publié avec l’aimable autorisation de son auteur.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 12 mars 2007)