Même l'enfant prodige...

Corps et âme, l'enfant prodige, Franck Conroy, traduit de l'américain par Nadia Akrouf, éditions Folio, 683 pages.

par Pierre de Montalembert

C'est une histoire qui a déjà été écrite mille fois, que l'on connaît par coeur et dont, dès les premières pages, on est à-même de prédire la fin ; c'est l'histoire de la rencontre entre un enfant et un don, entre la misère et la chance, et des difficultés que devra affronter cet enfant pour devenir un adulte et pour connaître la gloire. C'est une histoire qui, bien qu'on l'ait lue mille fois, n'en finit pas d'étonner et de réjouir.

Nous sommes à New York, au début des années 1940. De cette ville, nous ne voyons d’abord que des chaussures, celles de ceux qui passent devant le soupirail où vit Claude Rawlings. Il a six ans, n'a jamais connu son père, et, du monde extérieur, il ne connaît que ces pas, et ce que lui en raconte sa mère, Emma, qu'il ne désigne d'abord que par ce pronom de rejet : « elle ». « Elle », c'est une femme obèse, chauffeur de taxi, en révolte contre le monde entier, qui semble insensible à tout sentiment humain mais qui, au fil des pages, se montrera bien plus intelligente et touchante que la vision première que nous en offrent les yeux de Claude, qui découvrira que « cette géante saugrenue n'était pas aussi simple qu’elle voulait manifestement le [...] faire croire. »

Dans le fouillis extraordinaire qui leur sert d'appartement, il y a un piano et un transistor ; Claude commence à s'y intéresser et découvre que les morceaux qu'il entend sur son transistor, il peut en retrouver une ébauche, une sonorité, lorsqu'il tape sur le clavier. Mais il comprend vite que cela ne suffit pas, que, pour apprendre, il doit aller plus loin.

Cet ailleurs, cet autre monde, ou ce monde au-delà du quotidien, c'est M. Weisfeld qui va lui en ouvrir la porte. M. Weisfeld tient un magasin de musique dans lequel Claude finit par entrer un jour ; c'est un homme renfermé qui ne parle jamais du passé, comme s'il y avait là quelque chose qui ne pouvait pas se dire. Il comprend bien vite que Claude a « un talent spécial. Un talent rare. » Et il comprend qu'il doit tout faire pour que Claude le développe : c'est pourquoi il se met d’accord avec Emma et devient son premier professeur de piano, son conseiller, son père de substitution. C'est lui qui le recommande à ses amis musiciens, à un « maestro » qui, lui fait don d'un Bechstein. C'est lui qui lui trouve des professeurs de piano, certains loufoques, peut-être fous, mais qui, tous, apprennent à Claude quelque chose d'essentiel sur son art, et qui instillent en lui les connaissances et la technique qui pourront en faire un grand pianiste. Parmi ces professeurs, se trouve le meilleur, Fredericks, homme fantasque qui, lui aussi, prend Claude sous sa protection et devient bien plus qu'un maître pour cet enfant qui a tant à apprendre. Grâce à lui, Claude, au piano, parvient « quelque part ailleurs, en un lieu qu'il eût été incapable de décrire, y compris à lui-même. »

Grâce à Weisfeld, Claude grandit, son talent s'affirme toujours plus, et il découvre de nouveaux horizons : il n'apprend pas seulement à franchir les murs devant lesquels butent les musiciens, mais parfait aussi son éducation ; il découvre un autre milieu, celui des puissants, de ceux qui ne voient dans les musiciens que des larbins. Dans ce milieu-là, il fait la connaissance de Catherine, dont il tombe immédiatement amoureux, Catherine qui rejette le monde dont elle vient et qui ne recule devant aucun scandale.

Mais tout cela est comme trop facile : les professeurs se succèdent, viennent les premiers succès, les admirations ; et Claude qui, enfant, vivait comme un adulte, raisonnait comme un adulte, se retrouve, une fois adulte, incapable de comprendre le monde qui l'entoure, incapable de faire face aux défis qui l'attendent. Tout, à commencer par New York, a changé autour de lui sans qu'il s'en soit vraiment rendu compte. Il lui reste à accepter ces changements, à accepter de vivre par lui-même, et à accepter les sacrifices qu'implique cette vie rêvée qu'il a, à force de travail et de passion, fait devenir réalité.

© Chroniques de la Luxiotte
(17 juin 2007)