Une colère qui s’empare des hommes

Jours de colère, Sylvie Germain, Folio, 350 pages.

lecture de Pierre de Montalembert

Il y a bien longtemps, dans un hameau des forêts du Morvan, couve une colère qui s’empare des hommes, pour un instant ou pour toujours, mais de toute façon irrémédiable, et les transformant à jamais.

Le premier homme dont s’empare la colère, c’est Vincent Corvol, l’homme le plus riche de la région, propriétaire des bois, mais dont la femme Catherine, qui se morfond et qui le hait, ne pouvant plus se contenter de le tromper au su et au vu de tous, le quitte. Mais Corvol, qui aime sa femme, ne supportant pas cette humiliation, la rattrape au petit matin et, aveuglé par la colère, la frappe et la tue.

Au moment même où il prend conscience de son geste, il entend crier son nom, d’une voix elle aussi pleine de colère : c’est désormais la colère d’Ambroise Mauperthuis, l’un de ses employés. Mauperthuis a vu le crime, et, surtout, au moment même où il voit Catherine, au moment même où il est témoin de son meurtre, il tombe irrémédiablement amoureux d’elle. Il ne lui reste plus désormais que cette folie : aimer une morte, ce qu’il fera au prix de toutes les colères et de toutes les violences, et d’une violence qui s’exerce d’abord à l’encontre de Corvol, qu’il entreprend de déposséder et d’humilier. Il croit le faire chanter sans comprendre que Corvol est désormais bien au-delà de la peur et acquiesce déjà à tout ce qu’exigera Mauperthuis, n’ignorant pas que celui-ci lui prendra bien plus que ce que pourrait lui faire la justice des hommes, et ne réclamant plus que le pire des châtiments.

C’est ainsi que Mauperthuis s’empare d’abord de ses forêts, et qu’il convoite, pour Ephraïm, son aîné, la fille de Corvol. Mais Ephraïm, tombé amoureux de Reine Verselay, une femme pauvre et insatiable d’une faim qu’elle n’a pas encore su reconnaître, se révolte. Epousant Reine, la rejoignant, et rejoignant sa mère Edmée, tout entière à sa piété mariale, Ephraïm est renié par son père. Quant à la fille de Corvol, elle finit par échoir au second fils de Mauperthuis, Marceau, qui n’ose, lui, affronter le père et qui existe à peine. De cette union entre deux êtres qui ne s’aiment pas, Marceau et la fille de Corvol, naît Camille, en qui Mauperthuis, qui la surnomme « ma Vive » veut reconnaître Catherine la morte : « C comme Catherine, C comme Camille. La lettre carillonnait au cœur du matin ; le soleil et son propre cœur ne faisaient qu’un. Ils tournaient comme une meule où affiler le C de Catherine, le C de Camille ; les deux ne faisaient qu’une. La Vive, la Vouivre, sa vivace passion dressée entre tendresse et violence tel un splendide geste d’arbre, de lumière et de vent. La Vive, la Vouivre, sa vierge folle au regard vert, – une putain sentant la brume et la peau d’homme. »

Car Camille grandit et, au lieu de se consacrer à son grand-père, tombe amoureuse de Simon, l’un des neuf fils de Reine et d’Ephraïm, bouvier au service de Mauperthuis et, à l’instar de ses frères, illuminé par une grâce particulière. Dès lors renaît chez Maperthuis la colère, démultipliée, mêlée de folie : « Il vouait à Simon la haine qu’il avait portée à Vincent Corvol, tout comme il vouait à Camille la passion qui le liait à Catherine. Dans son esprit et dans son cœur les morts n’en finissaient pas de saisir les vivants, la beauté n’en finissait pas d’avoir le goût de la colère, et le désir de se nommer vengeance et guerre. »

Pour contrer cet amour, rien ne lui paraît excessif : ni chasser Simon, ni enfermer Camille ; mais toutes ses précautions sont bien faibles face à l’amour que se vouent Camille et Simon, deux êtres sur qui pèse, incessante, la colère de Mauperthuis, colère et folie, colère et passion, colère et chaos.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 8 décembre 2007)