Le Yiddishland de l'avant-guerre

Dreyfus, Jean-Claude Grumberg, éditions Actes Sud-Babel.

par Pierre de Montalembert

Le lecteur est prévenu dès l'exergue : il est face à une pièce « traduite du yiddish, écrite directement en français par quelqu'un qui ne sait pas le yiddish et connaît mal le français » Autrement dit, il faut s'attendre à de l'humour, beaucoup d'humour, et à de l'absurde ; mais, puisque nous sommes dans un monde yiddish, il faut aussi ne pas oublier que le drame n'est jamais loin des rires.

Nous sommes vers 1930, dans la banlieue nord d'une petite ville de Pologne. Les grandes villes et leurs soucis sont loin ; ici, ce qui occupe l'attention, ce sont les préparatifs et les répétitions d'une pièce qui doit être jouée dans quelques jours. Cette pièce, écrite et mise en scène par Maurice, raconte l'histoire de Dreyfus : la calomnie, les fausses accusations, la dégradation, mais aussi la dignité. Il a écrit cette histoire par idéalisme, pour faire comprendre que « Tant que les hommes ne feront pas tous comme Zola, tant que chacun se foutra royalement de ce qui arrive aux autres, tout ira mal partout et pas seulement pour les juifs. » Mais l'histoire de Dreyfus est bien loin d'intéresser, aussi bien les habitants que les acteurs eux-mêmes, qui ne cessent de se demander en quoi la vie de ce capitaine peut avoir une quelconque signification pour eux. Il y a ceux qui ne peuvent croire que l'histoire ait une telle importance. Il y a Michel, chargé de jouer le rôle de Dreyfus, mais qui n'y parvient pas, parce qu'il se veut pacifiste, et parce qu'il ne peut pas imaginer qu'un juif choisisse la carrière militaire : « Qu'est-ce qui l'a poussé à devenir capitaine alors, le désir de porter un beau costume ? Non, non, le goût du sang, le goût du sang !... C'était un désaxé ton Dreyfus [...]. » Ou il y a ceux qui, comme Zina, se refusent à croire que la France ait pu condamner un homme entièrement innocent : « En France, on ne met pas en prison un homme uniquement parce qu'il est juif, ici oui, en France non ! Ça n'existe pas !... Il faut qu'il ait fait au moins un petit commencement de quelque chose de mal [...]. C'est pas un vrai personnage : la victime innocente sur qui tout le monde tape et patati et patata, non, c'est du vieux théâtre, pour vieille bonne femme [...]. »

Et parce qu'il s'agit de comédiens amateurs, parce que chacun a ses soucis propres, parce qui s'est passé près de quarante ans auparavant ne les intéresse pas, rien ne se passe tout à fait comme prévu : il y a les difficultés de Michel à rentrer dans son personnage, les bravades et les déclarations à l'emporte-pièce d'Arnold, qui vit sur les vestiges de l'acteur qu'il aurait pu être ; il y a l'histoire d'amour entre Michel et Myriam, la fille d'Arnold. Il y a les inquiétudes grandissantes de Maurice, qui se contient de moins en moins. Il y a la répétition qui n'a pas lieu parce qu'un Suisse, dénommé Wasselbaum, a besoin de la salle pour faire une conférence sur la Terre promise. La scène devient alors burlesque, chacun le conseillant sur le ton à adopter face à cet auditoire qu'il ne connaît pas, et chacun s'interrogeant sur l'utilité de cette Terre promise.

Mais il y a aussi, un soir de l'Ascension, une procession catholique dont s'éloignent deux hommes ivres, qui se mettent à vouloir entrer dans la salle et, découvrant qu'il y a du monde, à commettre leur propre pogrom. C'est alors que les tempéraments se dévoilent : fatalité, lâcheté, mais aussi indignation et courage.

Ce n'est ainsi pas simplement au spectacle d'une mise en abîme sur le théâtre et sur les comédiens que nous invite Jean-Claude Dreyfus, mais c'est aussi à une découverte du Yiddishland de l'avant-guerre : un monde avec ses peurs et sa joie de vivre, un monde d'avant le nazisme.

© Chroniques de la Luxiotte
(31 janvier 2007)