La partie obscure de l'âme

Mot compte double, de Françoise Guérin, éd. Quadrature.

lecture de Marie-Françoise Godey

Mésentente, rancœur accumulée, vengeance, désillusion, amertume et nostalgie, nourrissent ces nouvelles jusqu'à l'écoeurement.

On écoute les confidences d’hommes et de femmes comme on en croise tous les jours : psychanalyste ; adolescente jalouse ; enfant handicapé ; vieillard mourant à l'hôpital, qui mêle et confond rêve du passé et présent ; homme faible aimant sa mégère de femme acariâtre (malgré elle et pourquoi?) ; autiste ; fillette violée, meurtrie jusqu'au sang dans son intimité ; femme dans le coma, mais consciente ; alcoolique qui voudrait s'en sortir, mais ne le peut seul ; homme en désir d'enfant ; enfant heureuse mais qui grandit ; fils ignoré par sa mère ; fille trop gavée par la sienne ; collectionneur psychopathe ; père révolutionnaire devenu grand-père gâteau ; et même une certaine Marthe, gouvernante de curés…

Et tous, ou presque, à part les enfants, sont cyniques, et sous des dehors insoupçonnables, sont criminels, en intention ou en actes, sans qu'ils le disent toujours ouvertement.

Le lecteur le devine à certaines allusions, à certains mots qui semblent anodins, à la chute de ces nouvelles habilement menées. Ou plutôt de ces moments de vie, au cours desquels les narrateurs pensent, comme à haute voix.

Ils ne se sentent pas coupables, n'éprouvent pas de remords. Le lecteur ne les condamne pas, peut les comprendre. Parfois même les excuser tant ils lui ressemblent dans ce qu'il a vécu, dans la partie la plus obscure de son âme, dans ce qui ne s'exprime pas avec des mots, dans ce qui ne lui est pas toujours conscient. A lui qui ne va pas jusqu'au crime. Qui s'est caparaçonné. Comme Marthe clame de le faire selon son propre évangile : « Le secret de l'existence humaine c'est d'apprendre à supporter le manque, afin d'y puiser la sagesse en abondance... »

Le lecteur lit ces nouvelles, une à une, comme autant de bouchées qui lui restent en travers de la gorge, même si elles ne manquent pas d'humour et d'ironie. Le livre est noir et dur à avaler comme le Tiramisu et les nourritures riches et grasses de la dernière nouvelle. Lorsque la fille obèse et difforme se venge en forçant sa mère (cholérique, devenue dépendante à la suite d'un grave accident,) à les ingurgiter jusqu'à ce que mort s'en suive. Un crime qui ne se voit pas.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 31 mars 2007)