L'impossible retour

L'Ignorance, Milan Kundera, éditions Folio, 236 pages, 5,60 euros.

Pierre de Montalembert

« Qu'est-ce que tu fais encore ici! » C'est la première phrase de l'Ignorance, et ce pourrait être le thème récurrent du livre tout entier, tant ses protagonistes paraissent, à chaque page, en décalage avec les autres, refusés et considérés, sans cesse, comme étrangers. « L'ignorance », c'est ce à quoi doivent faire face les protagonistes du roman, ignorance des autres vis-à-vis d'eux-mêmes, mais aussi, parfois, ignorance de leur propre passé, comme s'il s'agissait de celui d'un autre, tant et si bien que ce livre, traversé de réflexions sur l'exil, la perception des autres, notre incapacité à prévoir l'avenir, la vanité de toute certitude, aurait aussi pu s'appeler « l'oubli » ou encore « la solitude. »

Après la chute du communisme, Irena, veuve plus toute jeune, qui a trouvé refuge à Paris, voit soudain tous ses proches l'interroger, la presser : elle devrait rentrer au pays, en République tchèque, « son » pays, chez elle. C'est ce que lui répètent ses amis aussi bien que l'homme avec qui elle vit, Gustaf, un Suédois qui fuit sa famille et qui succombe au charme de Prague et de la mère d'Irina ; tous veulent qu'elle effectue son « Grand Retour » et refusent d'imaginer qu'elle puisse, après tant d'années passées en France, considérer que chez elle, à présent, c'est à Paris. Pour tous, elle est restée « une jeune femme qui souffre, bannie de son pays » et il n'est pas normal que son premier souci ne soit pas de s'installer de nouveau à Prague. Et lorsque enfin elle se décide à revenir, pour quelques temps, là-bas, c'est pour découvrir que, pour ses anciennes amies, elle est désormais une étrangère, une Française, qui leur montre sa supériorité et peut-être même son mépris en leur proposant du vin de qualité, à elles qui sont habituées à boire de la bière. Or « en refusant le vin c'est elle qu'elles ont refusée. Elle, telle qu'elle est revenue après tant d'années. »

Seule une femme, Milada, ancienne amie de son mari, lui témoigne de la compréhension. C'est peut-être parce qu'elle est la mieux à-même de la comprendre, elle à qui les libertés retrouvées n'ont pas apporté le bonheur, elle qui vit seule et à qui ne restent plus que sa beauté, et un secret.

Mais Irena, dont les autres ne parviennent pas à comprendre l'absence de nostalgie, trouve, ou croit avoir trouvé, un allié dans Josef, un homme qu'elle croise par hasard, dans un hall d'aéroport, et qu'elle reconnaît tout de suite : il y a longtemps, lorsqu'ils n'étaient pas encore exilés, ils s'étaient croisés, le temps d'une soirée, et il n'avait eu d'yeux que pour elle. Josef est un exilé, lui aussi ; il a été vétérinaire au Danemark et paraît revenir en République tchèque pour trouver un sens à sa vie, maintenant que sa femme est morte. Comme il l'avoue à Irena : « Je suis un homme absolument libre. » Il ne croit pas si bien dire, puisqu'il découvre être libre au point que sa famille restée en Tchécoslovaquie a pris l'habitude de vivre sans lui, et paraît l'avoir oublié : « Ce n’était donc pas par prudence qu'ils ne lui écrivaient pas. La vérité était pire : il n'existait plus pour eux. » Mais lui aussi a oublié : son adolescence, les raisons qui l'ont poussé à devenir vétérinaire, peut-être même celles qui l'ont poussé à émigrer. Et il a oublié cette femme rencontrée dans un hall d'aéroport qui paraît le connaître, qui lui parle, qui lui plaît, et dont il ne sait rien, pas même le prénom.

Ulysse, dont la figure parcourt le livre, a fait la guerre pendant dix ans, voyagé pendant trois, est resté avec Calypso pendant sept ans. A son retour, nous murmure Kundera, il a retrouvé un peuple qui ne s'intéressait pas à son périple, une femme qui ne le reconnaissait pas. « Pourtant on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso. » Les exilés, tels Ulysse, découvrent que ceux qui sont restés au pays ne s'intéressent pas à ce que fut leur vie ailleurs ; ils se découvrent exilés deux fois et comprennent que le « Grand Retour » impliquerait de sacrifier leur passé. Reste, peut-être, la possibilité d'une autre vie, d'une nouvelle vie ; mais il faut être deux pour la créer.

© Chroniques de la Luxiotte
(28 mai 2007)