Un long voyage en Europe

Zoli, Colum McCann, traduit de l'anglais (Irlande) par Jean-Luc Piningre, Belfond, 330 pages, 21 euros; disponible en poche 10/18.

par Alain Jean-André

Voici un livre qu'il n'était pas possible de ne pas remarquer, cette rentrée littéraire 2007. Dès septembre, on croisait de nombreux articles qui le présentaient. Quelquefois il m'a semblé que le livre n'avait pas été lu jusqu'à la fin. D'autres fois j'ai senti que Zoli était l'un des grands romans publiés cet automne. J'ai même suivi, tout à fait par hasard, un entretien avec l'auteur sur Arte, le genre de rencontre promotionnelle qui me laisse toujours un peu perplexe, mais qui a confirmé, cette fois, mon impression première. En littérature, mieux vaut d'abord lire, jouir de la liberté de la lecture, pratiquer cette forme d'échange silencieux et secret ; la suite viendra après, si le lecteur désire poursuivre un bout de route plus complet avec l'auteur ; et, bien sûr, le meilleur prolongement que peut souhaiter un écrivain, c'est la lecture de ses autres livres.

Zoli raconte l'histoire d'une femme d'origine tzigane. Le personnage du roman a été inspiré à Colum McCann par l'histoire de la chanteuse et poétesse polonaise Papusza (1910-1987), un destin, croisé au hasard de ses lectures, qui l'a attiré et conduit à quatre années de travail. Le récit commence par l'anéantissement de la famille d'une petite tzigane de six ans par une horde de Hlinkas, des membres d'un parti populaire slovaque « fasciste cléricale ». Une scène dramatique hautement symbolique (1). Un événement qui se déroule en Tchécoslovaquie, en 1930, dans cette Europe gangrenée par les fascismes. L'orpheline fuit le lieu du drame avec son grand-père, elle commence un long voyage sur les routes de Bohème, d'Autriche, qui va la mener, des années plus tard, à travers les Alpes, jusqu'en Italie. Le roman se termine avec un ultime, et surprenant, voyage à Paris, en 2003.

Ce récit s'inscrit dans une large période historique, à travers différents pays européens. Il passe de l'époque de la montée des fascismes et du nazisme, pendant laquelle les juifs ne furent pas les seuls à être menacés (puis massivement exterminés), à celle de la guerre froide qui coupa pendant des décennies l'Europe en deux blocs dominés par deux super-puissances militaires, pour se clore avec notre période dominée par l'impérialisme médiatique. Mais le roman dépasse ces étapes historiques : il montre, dès les premières pages, la situation des Roms qui perdure sous nos yeux, un grand problème européen, un grand problème contemporain qui dépasse le thème de l'immigration, car, aujourd'hui comme hier, il s'agit de migrations à l'intérieur de l'Europe, et de reconnaissance de l'autre (2).

Mais revenons à Zoli Novotna, le personnage central du roman. Si elle fait un long voyage sur les routes d'Europe, elle fait un voyage encore plus grand, plus abrupt, plus total à l'intérieur d'elle-même. Car son grand-père, qui a bravé l'interdit tzigane, lui a appris à lire et à écrire. Elle a vite mis en mots des récits transmis oralement de génération en génération : elle l'a fait en cachette, elle a pris ce risque ; et, devant les autres, elle est devenue une chanteuse envoûtante, qui semble perpétuer la tradition orale. Mais un jour, Stephen Swann, un jeune Anglais qui s'est installé en Tchécoslovaquie par idéalisme, va être ébloui par cette femme, au point d'en tomber amoureux. Il va enregistrer ses chansons, ses textes seront transcrits, repris, et finalement édités par le poète communiste Martin Stransky qui veut en faire un exemple de « parfait poète prolétarien ». Comment pourrait-on obtenir plus populaire qu'une fille talentueuse venue d'encore plus loin que la classe ouvrière, de ce peuple de parias rejeté aux portes des villes ? Elle réalisera trop tard son erreur, elle « avait trahi la vie, c'était au-delà de la mort, elle n'était ni tzigane, ni gadzi [étrangère], rien du tout. » Elle fut complètement rejetée par les siens, on ne prononça même plus son nom, elle n'avait jamais existé, elle avait trahi.

Colum McCann, qui ne connaissait au départ rien de l'histoire des Roms, nous décrit la rencontre de deux mondes. Il n'idéalise aucune situation, il fait surgir des différences fondamentales, des malentendus irréductibles. En multipliant les points de vue, il rend plus sensible une complexité toujours présente ; il nous montre un inconnu situé à notre porte, et non sur un continent lointain. Avec le personnage de Zoli, poète tzigane victime de son talent, il pose un nombre vertigineux de questions. Je retiendrai celle de l'irruption de l'oeuvre, ici écrite, dans un milieu traditionnel et conformiste (4) ; je mentionnerai aussi celle de l'instrumentalisation (de toute nature) d'une production artistique. À ce sujet, la scène du dernier chapitre du roman, assez extraordinaire, extravagante, en même temps pathétique, cocasse, grotesque, n'est pas seulement un grand exercice de style qui semble en complète rupture avec le récit des chapitres précédents ; elle construit des rencontres inattendues, soulève des problèmes irrésolus, confronte des langages, donc des modes de penser, qui rendent compte de situations assez inextricables à l'échelle d'un individu, peut-être même de plusieurs générations. Ce n'est pas la moindre réflexion auquel conduit ce roman.


Notes :

1. J'ai pensé à des pages du roman de Curzio Malaparte, Kaputt, qui se passe en Ukraine pendant la Deuxième Guerre mondiale et concernent des juifs.
2. Lire, Les Roms sont aussi européens, de l'écrivain roumain Norman Manea, Le Monde, 27 novembre 2007.
3. On peut relire, à titre de comparaison, l'histoire d'une femme créative en butte à son milieu, Camille Claudel, grâce au roman perspicace de Michèle Desborbes, La Robe bleue .
4. Je ne peux m'empêcher de noter les informations suivantes. Colum McCann est un écrivain d'origine irlandaise, mais qui vit à New York (capitale littéraire de la planète ?). Il indique qu'il a « pu faire de nombreuses recherches et écrire une grande partie (du) roman grâce à une bourse du Dorothy and Lewis B. Cullman Center for Scholars and Writers de la bibliothèque municipale de New York. » Par ailleurs, l'édition française du roman a été réalisé « avec le concours de l'Ireland Literature Exchange (Transation Fund) », de Dublin, Irlande.


© Chroniques de la Luxiotte
(2 décembre 2007)