L'histoire d'une nouvelle naissance

Contours du jour qui vient,, Léonora Miano, éditions Plon, 277 pages, 18 euros

lecture de Pierre de Montalembert

C’est l’histoire d’un pays, le Mboasu, qui essaie de se remettre d’une guerre civile. C’est l’histoire de ses habitants, de leur violence et de leurs rêves, des combines de ceux qui veulent s’en sortir et de ceux qui meurent dans l’indifférence générale. C’est l’histoire d’une enfant, Musango (ce qui signifie «paix» en douala), et, à travers elle, c’est l’histoire d’une souffrance.

Le livre débute dans la nuit : Musango, alors esclave de proxénètes qui se déguisent derrière des prêcheurs, a douze ans et se souvient de cette scène qui a eu lieu trois ans auparavant quand sa mère l’a accusée d’être une sorcière et d’avoir causé la mort de son compagnon. Après l’avoir affamée, après l’avoir rouée de coups, elle est sur le point de la tuer quand Musango est sauvée, non par bonté d’âme, mais parce que verser le sang d’une sorcière ne résoudrait rien. Chassée de chez elle, faite prisonnière, Musango n’a qu’un désir : retrouver cette mère qui l’a rejetée et qu’elle ne peut s’empêcher, malgré tout, d’aimer.

Parlant de son père, dont la mort a signifié la fin d’un paradis, Musango a ces mots : « Il était comme tous les autres, obsédé par l’idée de se reproduire, de laisser sur terre l’empreinte de son passage. Comme tous les autres, il croyait échapper à la mort. » Ce qui allait advenir de ses enfants semble avoir été le dernier de ses soucis, comme cela semble être le dernier souci du pays tout entier : « Un enfant peut devenir le pire ennemi de ses parents, sans même le savoir. […] Les gens vivent les uns près des autres, mais pas ensemble. Ils s’épient, se jalousent passionnément et demeurent côte à côte par une habitude plus grégaire que solidaire. C’est cela que nous appelons les valeurs ancestrales de notre peuple : la solitude de groupe. » Un peu plus loin, cette phrase : « Tous sont étranglés par la vacuité de cette vie à garder sans raison donnée, sans raison admise. »

Ce pays ne s’aime pas et n’aime pas ses enfants, au point qu’il les détruit et qu’il ne leur propose rien d’autre que la misère et la violence. Apparaît, comme seule échappatoire, de « faire la France », ou plutôt de faire ses trottoirs, dans l’espoir d’un prince charmant ou, pour des jeunes filles déjà brisées, d’une rédemption.

Car, dans ce pays qui a perdu toute raison de croire en lui et pour qui le mot d’avenir paraît n’avoir plus aucun sens, les sectes apocalyptiques pullulent, sectes au nom ronflant et aux néons criards, dont les guides bercent des fidèles perdus grâce à un spectacle bien rodé et en leur soutirant le peu qu’ils ont. Mais l’hypocrisie prédomine et il n’y a guère d’illusions à se faire sur la foi qui meut ces nouveaux convertis : « Ces femmes veulent un Dieu qui fasse des performances spectaculaires ou qui leur donne un mari blanc » ; et : « La fin du monde qu’elles espère est surtout celle de la pauvreté. »

Au fil de sa quête, Musango croise toutes sortes de personnages, surtout les pires ; mais, au milieu de la détresse, malgré les rejets et les haines de sa propre famille, quelques êtres résistent à l’abandon et à la folie, tentent de garder un peu d’humanité, d’espoir et de bonté, comme une marchande, une directrice d’école ou encore, enfin, sa grand-mère et un enfant des rues, Mbalè, ce qui veut dire « Vérité ». Et, pour Musango, la quête devient, petit à petit, conquête d’un jour nouveau, ce qui signifie conquête d’une nouvelle vie, dans laquelle elle pourrait, enfin, s’accepter, aimer vivre.

C’est l’histoire de Musango et de son combat à la recherche de sa mère et à la recherche d’elle même. C’est l’histoire d’une nouvelle naissance et du jour qui vient, porteur, peut-être, d’un nouvel espoir : « Sur notre terre brûlée, quelque chose pousse encore. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 12 mars 2007)