Je me souviens...

Je me souviens, Georges Perec, Editions Hachette Littératures,
160 pages.

par Pierre de Montalembert

C’est à la fin du livre, dans un « post-scriptum », que Georges Perec s’est expliqué sur le but qu’il recherchait en écrivant ces « Je me souviens » : « tenter de retrouver un souvenir presque oublié, inessentiel, banal, commun, sinon à tous, du moins à beaucoup » ; il ajoute que ces souvenirs proviennent, pour la plupart, d’un temps qui va de sa 10° à sa 25° année, « c’est-à-dire entre 1946 et 1961. » Ils ne sont pas classés, et ne suivent pas d’ordre logique, sinon celui de la mémoire de l’auteur.

Avec ces fragments, numérotés de 1 à 480, il s’agit en effet plus d’une mythologie personnelle, ou commune, que d’une histoire telle qu’en rêvent les historiens ; Georges Perec n’hésite pas à avouer ses doutes, des hésitations : « Je me souviens d’une revue qui s’appelait Je sais tout et dont le symbole était un homme au corps en forme de globe terrestre (n’était-ce pas plutôt un globe terrestre devenu visage ?) » (91). Parfois même, l’erreur est volontaire, comme lorsqu’il se « souvient » des « mousquetaires du tennis : Petra, Borotra, Cochet et Destremeau » (101), mêlant dans une même admiration des joueurs d’époques différentes, et oubliant les deux autres mousquetaires originels : Brugnon et Lacoste.

Certains souvenirs peuvent avoir été partagés par tous, renvoyant à des expériences personnelles : « Je me souviens du contentement que j’éprouvais quand, ayant à faire une version latine, je rencontrais dans le Gaffiot une phrase toute traduite » (45), ou encore « Je me souviens quand j’étais collé » (94) ; tandis que d’autres sont témoins d’une époque révolue, voire ont subi l’usure et l’oubli du temps, et seule leur mention permet de ne pas les faire tout à fait disparaître : « Je me souviens de la ligne de métro Nord-Sud qui n’avait pas exactement les mêmes wagons que les autres » (477). Certains renvoient à un milieu propre, un monde particulier, qu’ils soient de l’ordre de l’anecdote ou de l’humour, et sont destinés aux happy few : « Je me souviens que le lendemain de la mort de Gide, Mauriac reçut ce télégramme : « Enfer n’existe pas. Peux te dissiper. Stop. Gide. » » (179), ou qu’ils trahissent des goûts (ou des dégoûts) d’enfant, devant ce qui lui semble inconcevable : « Je me souviens que Stendhal aimait les épinards » (244). D’autres, encore, hésitent entre le souvenir personnel, le souvenir partagé, et l’histoire : « Je me souviens de Ridgway la peste » (79), « Je me souviens que Khrouchtchev a frappé avec sa chaussure la tribune de l’O.N.U. » (125), « Je me souviens de Youri Gagarine » (177). D’autres, enfin, ne renvoient plus à des souvenirs personnels, mais des éléments appris, et qui perdurent à travers les générations : « Je me souviens que Jean Jaurès fut assassiné au Café du Croissant, rue Montmartre » (276) ; « Je me souviens du vase de Soissons »(360).

Mais parfois, derrière une légèreté apparente, il y a aussi les non-dits et les drames secrets, par exemple quand Georges Perec écrit : « Je me souviens qu’à Villard-de-Lans j’avais trouvé très drôle le fait qu’un réfugié qui se nommait Normand habite chez un paysan nommé Breton. Des années plus tard, à Paris, j’ai ri tout autant de savoir qu’un restaurant appelé le Lamartine était célèbre pour ses chateaubriands » (69). Mais cette anecdote rappelle soudain que Georges Perec a vécu à Villard-de-Lans pendant la Seconde Guerre mondiale, en réfugié, et que cette Guerre a vu la mort, au front et en déportation, de ses parents. Ses parents qui, justement, ne sont jamais nommés dans le livre, comme s’il s’agissait d’un souvenir trop douloureux pour être mentionné.

Il ne s’agit donc pas tant de faire face à l’Histoire « avec sa grande hache » (W ou le souvenir d’enfance) que de retrouver ces petits éléments, ces petites perceptions, qui l’ont construit, jour après jour. Et puisque ces fragments renvoient, pour beaucoup, à une histoire commune, le lecteur est invité à prendre le « à suivre… » final au pied de la lettre et à utiliser, comme l’écrit l’éditeur, les « quelques pages blanches sur lesquelles [il] pourra noter les « Je me souviens » que la lecture de ceux-ci aura, espérons-le, suscités. »

© Chroniques de la Luxiotte
(31 mars 2007)


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