L'amour sans élever la voix

L'Homme qui compte : journal un peu vrai, Isabelle Pinçon, Cheyne éditeur, 80 pages, 13,5 euros.

lecture de Pascal Boulanger

« Ce n'était pas prévu toi qui viens. Tu te mets là sous mes yeux, tu ne bouges pas, tu picores, tu dévores. Je ne fais aucun geste pour sortir. Tu t’installes contre, des images de main qui frôle, de bouche qui approche. Je ne te toucherai pas d’abord. Ma peau est plus fragile qu’avant. »

Que peut le poème d’amour à une époque de jouissance cadavérique ? Et comment saluer la beauté des choses et l’innocence du devenir quand la parole ne fonctionne plus comme représentation mais comme simple présentation virtuelle ? Ce journal un peu vrai s’accorde et s’arrache au réel dans une fluidité – un délié – qui refuse de se situer entre grandeur et petitesse des événements, et qui sait pourtant ramener, au grand jour, le temps sensible. Dans la précision d’un geste concret, dans la voix qui appelle et qui est appelée, ces poèmes en prose dépassent à peine, et néanmoins beaucoup, la consistance ordinaire des jours.

Par respect pour la fragilité de ce qui se déploie et frémit, l’écriture d’Isabelle Pinçon, depuis la parution de son premier recueil : Emmanuelle vit dans les plans, procède par association, distanciation et souvent ironie. Elle joue sur les contrastes, les paradoxes, creuse une mosaïque d’écarts et recompose les intuitions fines de la présence et de l’absence amoureuse. Le texte parle à l’oreille et parle au cœur, dans la proximité et la distance, dans la présence d’instants dans l’instant. Car c’est dans l’altérité et dans l’accueil que ces poèmes prennent leur source, c’est dans l’émeute du cœur que la traversée s’éprouve et se pense. La vérité du concret intègre l’horizon souverain et hasardeux du sensible immédiat, la leçon de ce livre est de nous dire qu’un poète, nourri d’expériences vécues, n’est jamais de son temps mais toujours à la pointe du réel, au cœur de sa propre actualité.


Cet article, précédemment paru dans Art Press, est reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 12 mars 2007)


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