Ceux qu'on n'entend pas d'habitude

Que fait-on du monde ?, Jacques-François Piquet, éditions Rhubarbe, 92 pages, 8 €.

lecture d'Alain Jean-André

Le livre de Jacques-François Piquet est composé de textes brefs, plutôt des proses poétiques que des récits. Chacun donne la parole à une victime de notre époque - et on découvre la voix de ceux qu'on n'entend pas d'habitude, de ceux auxquels on ne donne pas la parole, de ceux qui ont disparu, dans des petits tableaux de l'inhumanité du présent : un vieillard à Marseille, un veuf à Charm-el-Cheikh, un commerçant de Bagdad, un habitant de Candé, un Algérien qui précise : « (…) si parole m'était donné, si j'osais la prendre, (voilà) ce que j'aurais pu dire (…) »

Avec l'interrogation devenue titre, Que fait-on du monde ?, l'auteur établit une proximité avec le lecteur. Que désigne le pronom « on » ? Doit-on le comprendre de manière générale ? Inclut-il chaque lecteur ? L'auteur recense avec précision des situations inhumaines ou troubles, des événements sans éclat ou terribles. Chaque nom de ville devient celui d'un pavé de l'enfer. L'enfer des guerres ou l'enfer climatisé des villes. Pas hier, ailleurs, loin ; mais aujourd'hui, partout. Le village planétaire de notre époque est loin du paradis.

Le sous-titre, « Elégie pour quarante villes », nous rappelle que ce genre de poème exprime une plainte douloureuse. Ces voix qui parlent à demi-mot, qui semblent chuchotées, ces monologues troublants manifestent le plus souvent la douleur d'êtres meurtris, étouffés, condamnés. Pourtant ces textes n'expriment aucune revendication, ce qu'une citation précise nettement : « la littérature ne vise absolument pas à la subversion ; mais elle est précieuse pour révéler ce qu'on connaît peu en l'homme ou pour montrer le visage réel d'un monde que l'on croit connaître mais dont on est en fait dans l'ignorance. »

La force de ces pages tient au dépouillement de l'écriture qui met à nu des situations courantes, apparemment connues, mais emportées dans le flot de l'actualité ou tues par indifférence. Sans grandiloquence, sans discours, Jacques-François Piquet a réussi le tour de force de rendre perceptible la barbarie et la face obscure du monde dans lequel nous vivons.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 31 janvier 2007)


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