Figures de la Loire inférieure

Les Champs d'honneur, Jean Rouaud, Editions de Minuit, 188 pages.

par Pierre de Montalembert

Les Champs d’honneur auraient initialement dû être intitulés Loire inférieure. Et il est vrai que ce lieu irrigue l’ensemble du roman, au point d’apparaître comme un personnage même du livre ; ce lieu qui n’est pourtant pas propre à la philosophie puisque, comme l’écrit Jean Rouaud, « les cieux métaphysiques s’inventent sous de hauts ciels d’azurs » et pas sous ces « pluies de noroît […] glaciales et [qui] fouettent le sang. » Dans ce département qui n’aurait sans doute pas vu Diogène rester dans son tonneau, plusieurs personnages, ou plutôt plusieurs absents, traversent le roman.

Le premier absent, c’est le grand-père maternel, qui, comme l’écrit le narrateur dès le début, fut celui « qui a clos la série, manière d’enfoncez-vous-ça-bien-dans-la-tête tout à fait inutile. » Ce grand-père silencieux et renfermé sur lui-même, conduisant une deux-chevaux qui, si elle n’avait été si vieille et si lente, aurait sans doute conduit tous ceux qui l’empruntaient à l’accident. Ce grand-père qui, un jour de vacances dans le Sud, disparut soudain, alertant toute la famille, tous les proches, et bientôt les pompiers, et provoquant une grande battue à sa recherche, l’inquiétude s’accroissant au fur et à mesure que passaient les heures, jusqu’à ce qu’il reparaisse, s’étonnant de toute cette agitation, et refusant obstinément de répondre à ceux qui l’interrogeaient. C’est finalement sa femme qui trouva la réponse : « grand-père » s’était autorisé une escapade sur une île de naturistes.

Joseph, son gendre, est une autre figure du livre, lui qui, marqué par les deuils, ouvrit la série des décès que relatent les Champs d’honneur, sans que rien ne l’ait annoncé, sinon des douleurs au dos, laissant sa femme telle une morte-vivante, et ses trois enfants désespérés. A la mort de ce père « néguentropique », de ce restaurateur infatigable, tout se passe comme si la nature et le temps se vengeaient, défaisaient ce que patiemment il avait construit, reprenant possession de la maison et du jardin.

Et puis il y a la petite tante. Marie, qui est en fait la tante de Joseph, institutrice du village pendant cinquante ans et qui aurait bien continué jusqu’à sa mort, Marie, qui s’est chaque jour consacrée aux autres et n’a jamais rien demandé pour elle-même, qui vit dans dialogue incessant avec les saints, sachant, pour chaque événement de la vie quotidienne, celui qu’il faut invoquer, et qui l’invoque, quitte, lorsque le saint n’a pas bien répondu à ses prières, à le punir : « Si l’intercession n’avait rien donné, le saint était mis en quarantaine, la statue retournée face au mur comme au coin un mauvais élève. » La petite tante dont les prières ont été vaines pour sauver son neveu, de même qu’elles n’avaient pu sauver son frère, un autre Joseph, mort gazé en 1916 : « L’officier ordonna d’ouvrir le feu […] C’était sans doute la première fois qu’on cherchait à tuer le vent. […] Et, maintenant que [le gaz] était proche à les toucher, levant devant leurs yeux effarés un bras dérisoire pour s’en protéger, les hommes se demandaient quelle nouvelle cruauté on avait encore inventée pour leur malheur ». Pour la petite tante, la vie s’est arrêtée une première fois quand ce Joseph-là est mort (au point qu’elle, l’institutrice, a écrit « ‘Joseph mourir’ le 26 mai 1916 »), avant de s’arrêter tout à fait à la mort du second Joseph.

Cette petite tante avait auparavant dû faire face à la mort d’un autre de ses frères, Emile, lui aussi en pleine guerre ; sauf que son corps avait disparu, avant que, dix ans plus tard, une lettre ne parvienne, mettant fin aux espoirs fous qu’il soit toujours vivant, et annonçant où le corps est enterré, et où il est possible de le déterrer. C’est alors le frère survivant de Marie, Pierre, qui part vers l’ancien front à la recherche du corps : mais tout ne se passe pas exactement comme prévu.

Ainsi traversent le roman ces morts, ces figures aimées, moquées gentiment parfois, toujours en Loire inférieure, sous ces cieux de pluie et de vent, de silence, de non-dits, de deuils, d’absents, et d’amour.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 novembre 2007)