Un bel art du récit

Mémoires anonymes, Laurent Trousselle, éditions Quadrature, 208 pages, 20 €.

lecture d'Alain Jean-André

On prétend que les lecteurs français ne sont pas emballés par les livres de nouvelles. Pourtant, régulièrement, on tombe des recueils qui séduisent immédiatement. C’est le cas, cette fois, avec Mémoires anonymes de Laurent Trousselle. Chaque fois, l’histoire réserve des surprises ; chaque fois le rythme narratif tient en haleine jusqu’à la dernière ligne. Pourtant ce livre ne tient pas du roman policier. Si l’on devait parler de genre, on ferait plutôt allusion au fantastique. Mais un fantastique qui commence au coin de la rue, une ambiance qui fait penser, dans certaines nouvelles, au roman d’espionnage. À partir des propos sibyllins d’un homme et d’une femme, des interrogations d’un personnage intrigué par une situation, du comportement d’un prêtre, l’auteur fait glisser son récit vers des situations étranges.

Laurent Trousselle aime monter des situations mystérieuses, avec des personnages au comportement énigmatique. Cette atmosphère apparaît souvent dès les premières lignes de ses nouvelles. Dans À un endroit tenu secret de la frontière helvético-germanique, qui se déroule dans un dédale souterrain rappelant les forts helvétiques taillés dans la roche, on est sensible à un côté Jules Verne. L’exploration de Dieter et Norbert débouchera finalement sur une découverte tout à fait exceptionnelle. Dans DDPS - (Centre Sci +T) – lot n° 225 – sachet contenant une puce d’enregistreur de voix – document reclassé en novembre 2006, long titre qui constitue déjà tout un programme, le visiteur d’un mystérieux appartement vide depuis quarante ans se trouvera dans une situation assez stupéfiante.

Toutes les histoires se déroulent en Suisse, dans les coulisses d’une Suisse au-dessus de tous soupçons. Elles touchent autant à des aspects cachés de l’histoire européenne qu’aux manipulations venues de multinationales ou à des expériences assez inquiétantes. Dans Département… zone chien, l’entretien avec une journaliste tourne autour de l’expérimentation de médicaments par des chiens. Mais Planète absente met plutôt à jour la situation de certains enfants de notre époque et Claque russe peut être lu comme un conte amer et tendre à la fois. C’est dire combien ce recueil ne se contente pas de répéter les mêmes formules, mais donne à lire des variations remarquables sur des thèmes différents.

La réussite de l’auteur tient surtout à sa manière de conduire ses histoires vers une fin inattendue. Il maîtrise l’art de la chute. Auparavant, il distille de page en page des révélations, amplifiant la curiosité du lecteur. Loin des écrivains englués dans la quotidienneté la plus plate, Laurent Trousselle, qui intègre ses récits dans une réalité tangible, manifeste une imagination sobre et féconde, d’une grande efficacité. Les pédants parleront de littérature populaire, les lecteurs conquis diront qu’il sait raconter des histoires. En fait, Laurent Trousselle construit des petites machines narratives éblouissantes. On sent qu’il a lu les classiques de ce domaine : il a transposé au XXIe siècle une matière qu’il renouvelle à merveille. Ces récits séduiront autant les adolescents que les adultes, les lecteurs occasionnels et les lecteurs au long cours. À sa façon, Laurent Trousselle redonne vigueur au récit. On attend avec impatience la suite.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 19 mars 2007)


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