Un modèle mystérieux

La jeune fille à la perle, Tracy Chevalier, traduit de l’anglais par Marie-Odile Fortier-Masek, éd. Quai Voltaire, 16, 80 € ; Folio, 6,80 €.

lecture de Marie-Françoise Godey

On ne sait pas grand-chose sur la vie de Vermeer de Delft, peintre hollandais du XVIIème siècle qui jouait avec les effets de la lumière et de la texture dans ses compositions. Auteur de quarante-cinq toiles seulement en vingt ans, il peignait lentement. Il vendait ses tableaux à des particuliers, pour beaucoup à Pieter Claesz van Ruijven, riche percepteur patricien. Artiste indépendant, il s'occupait de la guilde de Saint Luc dont il fut le doyen. On sait, par les explications de son épouse, que « pour des raisons financières il perdit la santé et mourut en l'espace d'un jour et demi » laissant onze enfants et des dettes. On n'en sait encore moins sur les servantes de la famille.

Et pourtant, Tracy Chevalier voit l'une d'elles dans La jeune fille à la perle, tableau qu’il peint à l’âge de trente quatre ans. Le plus beau des deux seuls qu'il peignit de cette manière. Sans décor, avec pour unique sujet le personnage : une jeune fille regardant par-dessus son épaule. Elle est séduisante, aux traits simples, au regard clair et triste. Elle semble vouloir dire quelque chose. En ce temps-là, on ne montrait pas ses cheveux, sauf les grandes dames à la coiffure apprêtée et les femmes de mauvaise vie. Aussi les siens sont-ils cachés. Non par une coiffe comme en portaient à l'époque les femmes de condition modeste et les servantes, mais par un étrange bandeau bleu et jaune tombant sur son épaule. À son oreille gauche, la seule visible, brille une perle, comme une larme, aussi grosse que ses yeux lumineux.

On ne sait pas ce que cette jeune fille, d'apparence simple, fut pour le peintre. Mais on devine qu'elle dut, pour lui, dévouée, poser de longues heures…

Marcel Proust s'était déjà interrogé sur ce peintre discret : « Pour Ver Meer de Delft, elle lui demanda s'il avait souffert par une femme, si c'était une femme qui l'avait inspiré, et Swann lui ayant avoué qu'on n'en savait rien, elle s'était désintéressée de ce peintre. » Mais Tracy Chevalier, elle, imagine.

Avec le peu de connaissance sur lui et cette interrogation, elle fait raconter à la jeune servante, par touches successives, délicates et fraîches, son histoire. Depuis le jour où elle est entrée, innocente, au service de la famille de ce peintre dont elle est chargée, entre autres travaux de courses au marché, de lessives et de garde d'enfants, etc., de faire le ménage de l'atelier sans déplacer aucun objet…

Le roman émeut, comme le tableau, le plus fascinant de Vermeer, qu'une fois le livre refermé, on ne regarde plus avec les mêmes yeux. Tracy Chevalier en a fait surgir un vécu, qui peut-être n'est pas le vrai. Peu importe, on voudrait être encore à le lire, à subir la magie de ce lent et silencieux apprivoisement, comme on ne peut détacher les yeux de ceux de cette jeune fille énigmatique et lumineuse.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 11 avril 2008)