Un écrivain mystérieux

L’Homme sans empreintes, Éric Faye, éditions Stock, 264 pages, 19 euros.

par Alain Jean-André

Le roman s’ouvre sur la rencontre de deux vieilles femmes qui ont connu le même homme, un écrivain mystérieux. L’une, Aurelia Valadero, est sa veuve avec laquelle il a vécu des décennies ; l’autre, la narratrice, se fait passer pour Rebecca Donegal, une universitaire américaine qui étudie son œuvre ; en fait, elle a été la dernière amante du vieil homme rencontré à Iquita. La rencontre entre les femmes est si cordiale que la veuve invite l’inconnue à l’accompagner à Atotlan, une station réputée située au bord d’un lac volcanique. L’écrivain, mort depuis cinq ans, y a été enterré ; elle désire « se recueillir sur sa tombe, dans le pays indien, pas très loin de la frontière sud. » Dès le début de la rencontre, le lecteur apprend que les deux femmes ont d’abord connu l’homme sous le nom de Stig Warren ; c’est plus tard qu’elles ont découvert qu’il s’agissait de l’écrivain de renommée internationale B. Osborn.

Le voyage, dix longues heures de route, et le séjour à Atotlan, bourgade reculée du Costaguana, vont permettre d’apprendre des aspects de la vie de l’écrivain, comme on soulève le double fond de boîtes successives. Dès le départ, le voyage s’avère hasardeux : un cyclone doit traverser cette région tropicale, ce qui rend l’équipée incertaine. Dans la station, la veuve devrait rencontrer un universitaire allemand qui travaille, lui aussi, sur l’œuvre de l’écrivain. Un collègue de Rebecca Donegal en somme ! En fait, cette femme ne vient pas des Etats-Unis, elle a passé trente cinq ans sur l’altiplano à étudier les alignements de pierres d’une civilisation inconnue, jusqu’au jour où elle a rencontré cet « agent littéraire d’un écrivain de renom qui menait une vie de passager clandestin. » Une fable à laquelle elle a d’abord « cru sans réserve. »

Le lecteur averti reconnaît sans peine « dans le personnage de l’écrivain B. Osborn la silhouette de l’énigmatique B.Traven. ». Éric Faye l’indique explicitement en note, à la fin du volume. Auteur du roman mondialement connu, Le Trésor de la Sierra Madre, B.Traven a aussi écrit le cycle épique des romans de la Jungle, qui compte parmi ses titres La Révolte des Pendus. Il apparaît également comme un maître de la nouvelle au XXe siècle ; pour apprécier ce conteur exceptionnel, il suffit de lire le recueil Le Visiteur du soir. Ses récits se situent au Mexique, pays où il s’était installé, fuyant les importuns. Dans le roman d’Éric Faye, le Mexique devient le Costaguana. Certains chercheurs, qui ont tenté d’esquisser une biographie de B.Traven, lui supposent une origine aux Etats-Unis ; d’autres penchent plutôt pour une origine européenne, allemande ou scandinave. Il aurait été mêlé de près aux milieux anarchistes allemands et aux troubles révolutionnes de 1919. Éric Faye reprend cette piste avec B. Osborn, il l’amplifie dans son roman pour aboutir à une fin magistrale qu’on se gardera de révéler dans ces lignes.

Dans le récit d’Éric Faye, un journaliste a essayé de démasquer l’écrivain : il s’agit d’Aguila Mendes, devenu un homme politique du Costaguana. Rédacteur au Diario de Noticias, il a rédigé un livre dans lequel il a consigné toutes les étapes de sa recherche. Il raconte dans celui-ci qu’Hitchcok, le cinéaste, avait acquis les droits du livre L’appât. Il désirait en faire une adaptation cinématographique et avait correspondu avec B. Osborn par l’intermédiaire de son éditeur. Devant les suggestions judicieuses proposées par l’auteur au sujet du scénario, le cinéaste avait souhaité s’entretenir avec lui. Mais l’homme qu’il avait rencontré lui avait dit s’appeler Stig Warren, être l’agent littéraire de l’écrivain et son traducteur. Il avait ajouté qu’il avait été envoyé par l’auteur qui ne pouvait se déplacer, afin de participer au tournage. Devant ses interventions pertinentes et insistantes, Hitchcook s’était demandé un jour si l’inconnu en question n’était pas B. Osborn lui-même. Une piste qu’Aguila Mendès avait suivie plus tard, ce qui l’avait conduit à une rencontre singulière. Mais il n’était pas parvenu à démasquer l’écrivain : ce dernier avait finalement disparu ; chaque fois que quelqu’un tentait de l’approcher, d’une manière ou d’une autre, il s’éclipsait. Il avait, révèle sa veuve à la narratrice, « l’obsession (…) d’effacer ses traces. » Derrière la conduite énigmatique de B. Osborn, derrière sa part d’ombre, Éric Faye excelle à montrer un aspect inattendu d’une personnalité complexe. Il a créé un personnage intriguant, attachant, avec une très grande maîtrise narrative, qui lui a permis de donner de l’ampleur à des variations très fortes au sujet de l’effacement et de l’identité.

Qu’on ne croit surtout pas que cet article « résume » le roman : il en présente uniquement quelques aspects. En fait, le livre est beaucoup plus riche, il comprend d’autres personnages tout aussi intéressants, qui ouvrent à d’autres problématiques. On relèvera cette phrase, écrite par un autre personnage qui apparaît vers la fin du roman : « (…) Osborn restera dans l’histoire de la littérature comme le premier à avoir posé réellement la question de l’effacement de l’écrivain derrière son œuvre et a avoir poussé la réponse plus loin (…) Cette « loi », il l’a appliquée à lui-même, créant un précédent, devenant la mauvaise conscience des nécessiteux de la gloriole. » Cette affirmation tranchée, qui souligne qu’ « Osborn a cultivé le dédain de l’ego », peut autant faire allusion à la situation contemporaine qu’à un débat plus large sur la littérature. B.Osborn, comme B.Traven, considère que ses livres suffisent à le présenter.

Avec L’homme sans empreintes, Éric Faye a écrit un roman passionnant. On y reconnaît les thèmes et le style de l'auteur de Mes trains de nuit et de Le Syndicat des pauvres types. Le lecteur y retrouvera ses talents de conteur et sa manière de poser une question majeure : cette fois, l'écart entre la vie d'un écrivain et son oeuvre.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 mars 2008)