Deux destins singuliers

Les Arpenteurs du monde, Daniel Kehlmann, traduction de Juliette Aubert, éditions Actes Sud, 300 pages, 22 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Les « arpenteurs du monde », ce sont deux personnages extraordinaires, parfois méconnus en France, mais auxquels Daniel Kehlmann rend dans ce livre un hommage réjouissant : Carl Friedrich Gauss et Alexander von Humboldt, deux personnages dont les vies se déroulent en parallèle et qui s’admirent à distance, jusqu’à ce qu’enfin, une conférence permette à Humboldt de forcer Gauss, qui déteste voyager, à partir quelques jours à Berlin.

Il est pourtant difficile d’imaginer deux génies plus différents l’un de l’autre. Le premier, Gauss, surnommé le « Prince des mathématiques », voit le jour en 1777 dans une famille pauvre comme Job. Il apprend seul à lire et, à l’école, face à un maître qui n’aime rien tant que de battre ses élèves, il n’ose montrer ses dons en mathématiques, jusqu’à ce qu’un moment d’inattention le trahisse. Bien loin de lui en vouloir, son maître comprend tout de suite qu’il a affaire à un cas exceptionnel et, avec Bartels, un autre élève doué, mais infiniment moins, commence son éducation. Peu doué pour la diplomatie, qu’il tient pour de la flagornerie, Gauss n’hésite devant rien : ni profiter de la venue de Pilâtre de Rosier pour effectuer un vol en ballon, ni, à l’âge de vingt ans, partir pour Königsberg rendre visite au grand homme : Kant. Mais la présentation de ses théories mathématiques ne suscite pas chez le philosophe l’enthousiasme attendu. De nouvelles difficultés attendent Gauss : à seulement vingt ans, ayant achevé les Disquisitiones arithmeticae, il comprend qu’il a accompli l’œuvre de sa vie et que toutes ses découvertes, après, ne seront presque que des broutilles en comparaison de ce qu’il vient de faire. Il commence à s’intéresser à l’astronomie sans que la passion des mathématiques ne le quitte, au point de se lever en pleine nuit de noces pour noter une formule mathématique. Mais viennent des temps plus durs, et Gauss, petit à petit, devient un vieil homme renfrogné et irritable. De temps en temps, il lit le récit des extraordinaires voyages d’un certain baron Humboldt.

Alexander von Humboldt, pour sa part, est né riche et sa mère, après avoir demandé conseil à Goethe et n’avoir rien compris à sa réponse, a trouvé, pour son frère aîné et lui, la méthode pédagogique idéale : « Quinze spécialistes hautement rémunérés leur donnèrent des cours de niveau universitaire : chimie, physique et mathématiques pour le cadet, langues et littérature pour l’aîné, grec, latin et philosophie pour les deux. Douze heures par jour, tous les jours, sans pause ni vacances. » L’aîné devient ministre et fonde la plus prestigieuse université du pays ; le cadet, kantien jusqu’à la caricature, incapable de supporter l’idée de ne pas avoir tout observé et tout calculé, dût-il utiliser son propre corps comme terrain d’expérimentation, part avec un Français, Aimé Bonpland, à la découverte d’un continent : l’Amérique du Sud. Des marécages infestés de moustiques et de cannibales aux montagnes où l’air se fait si rare qu’on en vient à divaguer, le voyage est épique mais lui apporte, grâce à ses écrits et à l’aide des premiers journalistes, la gloire.

Puis vient le jour où Gauss et Humboldt ont l’occasion d’enfin se rencontrer ; et bien sûr, entre l’explorateur avide de gloire et d’honneurs, républicain dans une monarchie peu éclairée, et le mathématicien et astronome misanthrope et détestant les voyages, tout ne se passe pas exactement comme prévu. Reste, pour ces deux hommes, une fois passés le désir de gloire et la haine des hommes, à se comprendre, à s’estimer, et à se demander, en fin de compte, « lequel des deux était allé très loin et lequel était toujours resté chez lui. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 février 2008)