Un monde en suspens

Blessé à mort (Ferito a morte), Raffaele La Capria, traduit de l'italien par Vincent d'Orlando, éd. L'inventaire, 240 pages, 23 euros.

lecture d'Alain Jean-André

Ce roman de la « trilogie napolitaine » de Raffaele La Capria, commence par la lumière de l’été, la présence de la mer, les parties de pêche, les échanges entre adolescents. Chaque journée s’inscrit dans un monde arrêté, en suspens, qui flotte dans l’éternité de « vacances sans fin ». C’est ce que ressent le narrateur, Massimo De Luca, un jeune Napolitain qui partage son temps entre la mer et quelques lieux de Naples. « Autour de lui, en larges spirales, le panorama se dissout dans la vapeur de midi, tout est définitivement beau, le ciel et la mer, on n’en peut plus ! ».

Raffaele La Capria restitue la vie éblouissante de ces journées de vacances. Il évoque d’une manière sensuelle et concrète les moments magiques de l’adolescence, quand rien n’a pris un sens définitif et que tout peut encore advenir. Les derniers bombardements, vécus comme un spectacle, comptent moins que les potins qui circulent de bouche en bouche. La petite bande -- Massimo, son frère Nini, Glauco, Cocco, Gaetano --, mène une vie qui semble sans souci. L’essentiel des journées se passe entre la mer et un bar, le Meddleton. On y dévisage les filles, y parle d’habitués des Cercles. Les discussions, les taquineries se poursuivent jusqu’au soir, avec la seule préoccupation de savoir comment la journée se terminera.

Mais cette vie de farniente ne peut durer éternellement. Le poids de l’existence taraude l’apparente insouciance. Glauco décide de partir pour le Venezuela, où il compte faire fortune dans les diamants. Gaetano, lui, va travailler dans un journal à Milan. Il expédie régulièrement des lettres à Massimo, lui demandant de quitter Naples, c’est-à-dire la « Forêt Vierge ». « Sauf erreur, il est passé un an et toi, dis-moi si je me trompe, tu es dans ton lit en train de penser avec dégoût aux mêmes choses impossibles et vagues (…) Il est indispensable, surtout, que (ta) volonté (…) soit aussi forte que celle de la Forêt Vierge (…) Jour après jour, tes nerfs doivent se révéler plus solides que les racines. ». Finalement, Massimo quitte à son tour Naples pour la capitale, Rome, où il a trouvé un emploi.

Mais il revient régulièrement dans la ville de son enfance. Chaque fois qu’il retrouve Naples, il observe la mue de la cité défigurée par le miracle économique de l’après-guerre. D’un retour à l’autre, il apprend ce que sont devenus ses vieux amis et ses vieilles connaissances. Il retrouve Glauco, Zaza et constate que les années d’insouciance sont définitivement passées. « Les garçons qui surgissaient autrefois du Middleton ont sombré dans la léthargie, ils se sont dispersés, beaucoup sont partis (…) Tu te retrouves seul. » A chaque retour, les yeux de Massimo errent sur la foule des touristes de plus en plus nombreux, sans retrouver le monde qu’il a connu.

On ne peut réduire ce roman au passage de l’adolescence à l’âge adulte. A travers la musique douce de son écriture, on y sent une ombre qui s’étend. La vie est présente avec des personnages pathétiques, des rêves qui n’ont pas abouti, des choses essentielles qui semblent définitivement perdues. Tout cela se révèle au détour d’un dialogue, sans rien de vraiment précis : peut-être, en fin de compte, l’imagination a-t-elle conduit trop loin. Et le lecteur comprend, au fil des rencontres nostalgiques, des discussions plutôt amères, pourquoi, finalement, le narrateur est blessé à mort.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 26 mars 2008)