L'amour fou à Verrières

L’Amour selon Mme de Rênal, Annie Leclerc, Préface de Nancy Huston, éditions Actes Sud, 10 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Dans la belle préface qu’elle consacre à l’Amour selon Mme de Rênal, Nancy Huston raconte que c’est en se sachant condamnée que son amie Annie Leclerc a choisi de s’inspirer du roman de Stendhal : le Rouge et le Noir, et de consacrer ses derniers mois à écrire, sans tout à fait pouvoir l’achever, l’histoire de Mme de Rênal. Ces pages paraissent en effet tout entières marquées par une fatalité, et par la connaissance de la fin. C’est ainsi qu’elles s’ouvrent sur une exclamation d’irrémédiable : « Déjà ! Ainsi peut tomber la mort, à l’improviste, tranchant dans le corps vif, impréparé ! A peine le temps de s’écrier Déjà ! que le néant emporte tout… »

Cette exclamation de dépit et de désespoir fait suite à la décision du mari de Mme de Rênal, qui lui a annoncé à la fois son intention de donner à ses enfants un précepteur, un dénommé Julien Sorel, destiné à la prêtrise, et son refus que ces mêmes enfants dorment désormais avec eux. Mme de Rênal, avant d’avoir rencontré Julien, n’imagine en lui qu’un ennemi, presque un monstre, venu lui prendre ses enfants et, peut-être, les battre : « J’ai imaginé ce fils Sorel, troisième du nom, promis à la prêtrise, en sinistre habit noir, terni de la sciure des machines, les épaules larges, les jambes courtes, méchant rustre. » Et déjà, avant même d’être tombée amoureuse de Julien, avant même de l’avoir vu, du fait des décisions de son mari, une première rupture se produit en elle, et le monde cesse d’avoir la simplicité, l’évidence, qu’il avait eues jusque-là : « Pour la première fois depuis que nous sommes mariés, me voici détachée de son mouvement, retirée de son ombre, dans la seule lumière de mes trois petits rieurs s’interpellant entre les buissons. Non pas en révolte, mais écartée de cette obéissance candide qui fut toujours la mienne et rendue à la seule affection de mes fils. » Ses craintes font bien vite place à un immense soulagement quand, au lieu du précepteur tant redouté, elle voit arriver un jeune homme orgueilleux mais timide : « Il ne les battra pas ! Je l’ai vu, ce monstre tant redouté ! C’est un enfant lui-même ! Tremblant comme un enfant, et si frêle ! »

Alors, insensiblement, par petites touches, le soulagement de Mme de Rênal se transforme en affection pour Julien, et Mme de Rênal naît à l’amour. Elle ne se rend pas compte que ce qu’elle prend pour des marques d’affection sont déjà des preuves d’amour : « Rien de plus amusant à vrai dire que de réjouir notre jeune homme sans qu’il y paraisse ! Chaque jour je m’y applique, de ruses innocentes en ruses innocentes, sans froisser l’honneur du petit monsieur ni bousculer les mesquineries du grand. » Et, peu après : « Non, vrai, je suis toquée de ce Julien ! » Mais les ruses innocentes finissent bien vite et font place à une main prise et qu’elle ne retire pas, puis à l’aveu de l’amour et à l’adultère. Il faut alors s’avouer à soi-même la vérité : « Est-ce cela l’amour ? cette indécision entre l’adoration emportée et l’effroi ? Est-ce l’amour ce non-repos exalté, cette veille anxieuse, ces mille et une attentes, ces mille et une déceptions de l’instant, ces diamants, ces dons trop vastes, ces pertes désespérées pour un rien ? »

Mais dans cette petite ville de Verrières, malgré les joies et les emportements, il faut se méfier de tout et de tous, ruser, mentir, trembler, au point que le départ de Julien finit par s’imposer. Lui parti, Mme de Rênal reste, bouleversée à jamais par un amour qu’elle ne peut que taire. De cet amour fou, comme de tout amour fou, Annie Leclerc rend finalement parfaitement compte lorsque, à la fin du récit, la narratrice avoue : « Moi je dis ‘amour’ pour ce qui me ravit, m’immensifie et me brûle le cœur de reconnaissance. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 27 mars 2008)