L'Atlantide de Charlotte

Le Testament français, Andreï Makine, Folio, 342 pages.

par Pierre de Montalembert

Quelque part dans ce qui est alors l'’URSS, dans un petit village perdu du nom de Saranza, vit une vieille femme chez qui deux enfants, le narrateur et sa grande sœoeur, passent chaque été. Là, pour les faire rêver, elle leur raconte des histoires qui parlent de « l'Atlantide » (la France) et de la Russie du début du XX° siècle, histoires qui sont pour eux comme des contes de fées, à cette différence près qu’'elles sont vraies.

Ces histoires sont la vie de Charlotte, comme l'appelle affectueusement le narrateur, fille d'Albertine et Norbert Lemonnier, née française en 1902, qui a vécu en France durant une partie de sa jeunesse, avant que sa famille ne parte chercher fortune en Russie. Alors, pour ses petits-enfants, chaque été, cette femme restée, aux yeux des autres, une étrangère, ce qui a pu signifier, en fonction des époques, une coupable, raconte ce qu'est la France, ou plutôt leur raconte la France dont elle se souvient, celle du Président Faure, de l'inondation de 1910, ou encore de la visite du tsar à Paris, où furent dégustés (elle a gardé, dans une valise, des coupures de journaux et quelques photographies, seuls reflets tangibles de son passé perdu) « bartavelles et ortolans », mots qui émerveillent ces enfants ignorants de ces mets.

Elle leur raconte aussi sa vie en Russie, ses allers et retours sur les pas de ses parents et cet au revoir distrait à sa mère, sur le quai de la gare à Paris, à cette femme qui retourne en Russie pour quelques jours seulement, croit-elle ; nous sommes alors à l'été 1914. Et elle leur raconte son retour en Russie, dans ce pays en proie au chaos et aux horreurs, à la fin de la guerre, à la recherche de celle qui, au terme d'un périple inimaginable, ne l'accueille qu'avec ces mots : « Toutes ces années, je ne craignais qu'une chose : que tu reviennes ici ! » Alors la Russie, ou plutôt la naissante URSS, se referme sur elle, et Charlotte raconte à présent sa vie d'exilée, et son destin croise celui de tout un peuple : souffrances, grandes purges staliniennes, ou encore Seconde Guerre mondiale.

Ce dont elle ne se rend peut-être pas tout à fait compte, c'est que, racontant sa vie, elle façonne de façon irrémédiable l'imaginaire et la vie de son petit-fils : « Je lus tout ce que la bibliothèque de notre école possédait d'intéressant sur la France. [...] Au pointillé des récits impressionnistes de Charlotte, je voulais opposer une étude systématique, en progressant d'un siècle à l'autre, d'un Louis au suivant, d'un romancier à ses confrères, disciples ou épigones. [...] Les reflets éphémères de l'Atlantide ne me suffisaient plus. Désormais, j'aspirais à connaître l'intimité de son histoire. » Cette quête donne lieu à des commentaires réjouissants : ainsi, le Français « était toujours en train de revendiquer, jamais content du statu quo acquis, prêt à chaque moment à déferler dans les artères de sa ville pour détrôner, secouer, exiger. Dans le calme social parfait de notre patrie, ces Français avaient la mine de mutins-nés, de contestataires par conviction, de râleurs professionnels. »

Cette quête transforme profondément le narrateur, au point que, comprenant qu'il est partagé entre deux cultures, il fait ce constat : « Il me fallait inventer une langue inédite dont je ne connaissais que les deux premiers vocables : bartavelles et ortolans », « cette langue qui dirait l'’indicible », comme il l'’écrit plus tard. Vient alors le temps des déchirements « Oui, j'’étais Russe. Je comprenais maintenant [...] ce que cela voulait dire. Porter dans son âme tous ces êtres défigurés par la douleur, ces villages carbonisés, ces lacs remplis de cadavres nus. Connaître la résignation d'un troupeau humain violé par un satrape. Et l'horreur de se sentir participer à ce crime. »

Ce n'est que plus tard que le narrateur comprend le cadeau que lui a fait Charlotte : « Je compris [...] que l'Atlantide de Charlotte m'avait laissé entrevoir, dès mon enfance, cette mystérieuse consonance des instants éternels. À mon insu, ils traçaient, depuis, comme une autre vie, invisible, inavouable, à côté de la mienne, » une autre vie comme une bouée de secours face aux bouleversements qui l'attendent.

Pierre de Montalembert © La Luxiotte, 28 juin 2008.