Une journée exceptionnelle

Samedi, Ian McEwan, traduit de l’anglais par France Camus-Pichon, éditions Gallimard, 349 pages, 21 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Le samedi 15 février 2003, des millions de manifestants ont, à travers le monde, défilé contre le déclenchement prévisible de la guerre en Irak ; mais, loin des manifestants ou tout près d’eux, d’autres ont eu des préoccupations bien différentes, quoique influencées par les défilés : cette problématique d’une petite histoire qui croise la grande, c’est celle dont fait l’expérience Henry Perowne, le héros de Samedi, de Ian McEwan. C’est un neurochirurgien londonien qui approche la cinquantaine, rationaliste jusqu’au-boutiste, qui, au siècle des Lumières, aurait sans doute participé avec enthousiasme aux mouvements philosophiques, mais qui aujourd’hui croit avant tout en la science et se méfie des postures. Quand sa fille lui relate les discours de ses amis et de ses professeurs sur l’échec de la modernité et sa laideur, il ne peut s’empêcher de penser à ceux qu’il opère et que la modernité sauve par des techniques scientifiques qui n’existaient pas quelques années auparavant.

Il voit ce samedi de manifestations comme une journée exceptionnelle mais pas du tout à cause des défilés. La guerre en Irak provoque en effet en lui des sentiments mitigés, et son esprit de contradiction n’arrange rien : face à un collègue américain au raisonnement volontiers « faucon », il en vient à souhaiter que cette guerre n’ait jamais lieu. Mais face aux images que montre la télévision de jeunes gens brandissant des pancartes condamnant toute intervention militaire en Irak et proclamant « Pas en mon nom », lui revient en mémoire ce réfugié irakien au corps martyrisé par les tortures qu’il a soigné récemment. Plus tard, ses retrouvailles avec sa fille seront gâchées par une dispute, Henry Perowne soutenant que la perspective d’un pays libéré et démocratique, modèle possible pour les autres pays du Moyen-Orient, peut justifier une intervention, sa fille répliquant que cette perspective ne se réalisera jamais et que seul le chaos l’emportera.

Mais ce n’est pas cela qui le préoccupe pour le moment ; il est tôt quand le roman débute. Henry Perowne vient de se réveiller, et à côté de lui dort encore sa femme, qu’il a rencontrée vingt ans plus tôt alors qu’elle devait être opérée en urgence, et qu’il aime comme au premier jour. Il a tout pour être heureux : son fils, après lui avoir causé des soucis, est en train de devenir un excellent musicien ; sa fille, poétesse prometteuse, doit revenir ce soir de France, où elle poursuit ses études. Ce sera l’occasion de la réconcilier avec son grand-père, le beau-père de Henry Perowne, poète célèbre mais qui n’écrit plus et qui cultive sa morgue dans une résidence du sud de la France. Elle s’est brouillée avec lui après qu’il a violemment critiqué un poème pour lequel elle venait d’être primée ; et Henry Perowne, qui se désintéressait de la poésie jusqu’à ce que sa fille fasse preuve de ses dons, se demande parfois si celle-ci n’est pas devenue d’autant plus en colère qu’elle se doutait que ces critiques n’étaient pas que des jalousies d’un vieillard alcoolique.

Et certes, la journée va être exceptionnelle, mais pas pour les raisons qu’il avait imaginées. A peine levé, il voit ce qu’il croit d’abord être une comète, et qui s’avère un avion en feu, symbole, peut-être, de la menace qui va peser sur lui tout au long de la journée. Car quelques heures plus tard, alors qu’il se rend à sa partie hebdomadaire de squash et fait un détour pour éviter les manifestants, il a un accrochage avec une BMW rouge dont le propriétaire, un certain Baxter, est un homme à la fois malade et dangereux. Il réussit à lui échapper et croit pouvoir reprendre ses activités normalement (faire sa partie de squash, préparer le dîner, aller voir sa mère qui, atteinte de la maladie d’Alzheimer, le reconnaît à peine, aller écouter son fils lors d’une répétition), mais il lui faut d’abord combattre la violence qui paraît vouloir s’échapper de lui. Et, tout à ses préoccupations, c’est à peine s’il prête attention à une BMW rouge qui ne cesse de le suivre, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 2 janvier 2008)