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Un immense roman

par Pierre de Montalembert

Une histoire d'amour et de ténèbres, Amos Oz, traduit de l'hébreu par Sylvie Cohen, Folio, 864 pages.

Dans la Jérusalem des années 1940 et 1950, alors que l'histoire s'écrit chaque jour autour d’eux, un couple et son enfant prodigue et prodige construisent une magnifique « histoire d'amour et de ténèbres », faite de joies, de peurs, de personnages, à peine croyables et pourtant bien réels, d'incompréhensions et de souffrances.

Vivant chichement, la famille Klausner, originaire d'Europe de l'Est et unie par l'amour fou des livres, n'est pas banale : il y a le père, polyglotte et d'une érudition stupéfiante, considérant comme une faute dont il est personnellement responsable chaque silence, et qui, sa vie durant, échouera à obtenir une reconnaissance universitaire ; il y a la mère, polyglotte elle aussi, au charme fou, à la fois douce et intelligente, mais trop fragile pour le monde dans lequel elle vit : « Et peut-être y avait-il encore autre chose [...] : une promesse faite dans l'enfance, promesse que la vie, la monotonie de tous les jours avait nécessairement rompue, piétinée, voire ridiculisée. [...] Elle aurait probablement pu résister en serrant les dents à l'adversité. À la pauvreté. Aux déceptions de la vie conjugale. Mais pas, je crois, à l'usure. » Il y a l'enfant qui les regarde, et que regardent ses parents, qui ont mis tous leurs espoirs en lui. Il y a aussi des personnages superbes qui gravitent autour d'eux, issus d'un milieu révisionniste et farouchement admirateur de Jabotinsky et de Begin du côté du père, des kibboutzim du côté de la mère, kibboutzim que finit par rejoindre le narrateur, adolescent, changeant alors de nom pour adopter celui d’ « Oz. »

Mais ce monde vit dans un climat de peur incessante, parce que l'histoire et sa violence sont incessantes, qu’elles prennent pour nom pogroms, Shoah, attentats, guerre d'Indépendance, épuration ethnique des deux côtés, et ainsi de suite, au point que le narrateur avoue avoir voulu, enfant, devenir un livre et non un écrivain, parce que, même si l'on brûle les livres, reste l'espoir que l'un d'eux survive, oublié, dans une « bibliothèque perdue, sur un coin d'étagère oubliée de Dieu, » et se montre ainsi moins fragile qu'une vie humaine. L'histoire, ce sont aussi des hommes historiques dont le physique paraît si peu digne de l'aura qu'ils dégagent, que ce soit Begin, dont le phrasé ancien provoque, chez l'enfant, un fou rire qui l'éloigne définitivement de son camp, ou le père de la nation, Ben Gourion, au physique de paysan nabot mais d'un charisme inimaginable.

Ce livre est aussi l'occasion, pour le narrateur, de s'interroger sans cesse sur la littérature, découvrant comment le monde qui l'entoure peut devenir, aussi bien que la guerre d'Espagne pour Hemingway, matière à littérature, et aussi de s'interroger sur notre rapport à l'écriture et à la lecture, raillant au passage le lecteur : « Le mauvais lecteur est un amant psychopathe qui déchire les vêtements de la femme qu'il a attirée dans ses filets ; une fois qu'elle est toute nue, il lui arrache la peau, écarte impatiemment sa chair, disloque son squelette et ce n'est que lorsqu'il se met à ronger les os de ses dents jaunes qu'il est finalement comblé : voilà. Je suis finalement dedans. J’y suis. » Et, plus loin : « On se trompe si l'on cherche le coeur de l'histoire dans l'interstice entre la création et son auteur : il vaut mieux le rechercher non pas dans l'écart entre l'écrit et l'écrivain, mais entre l'écrit et le lecteur. »

Parmi tous ces personnages devenus un livre par la volonté d'Amoz Oz, revient enfin la figure si belle et triste de la mère, sa fragilité et son basculement progressif, qui fait que la famille, peu à peu, continuant à s'aimer passionnément, se comprend de moins en moins et commence à vivre, selon une belle formule, à « des années de ténèbres » les uns des autres, jusqu’au drame. Autant de raisons qui font de cet immense roman un immense chef-d'oeuvre.

© Chroniques de la Luxiotte
(29 mai 2008)