Début pour l'une, fin pour l'autre

Un Sport et un passe-temps, James Salter, traduction de Philippe Garnier, éditions de l’Olivier, 19 €.

lecture de Pierre de Montalembert

Le roman commence de façon presque banale : un Américain qui séjourne en France demande à des amis possédant une maison à Autun de la lui prêter, parce qu’il veut découvrir la « vraie France » et qu’il croit qu’elle se cache là-bas. Ces mois passés en France sont l’occasion, pour le narrateur, de décrire la France avec les yeux d’un Américain : « Les Français ont le chic pour la simplicité. […] Ils croient en la lumière, oui, mais seulement telle que la fournissent les cieux. La plupart de leurs pièces sont sombres comme l’hospice. Il y a une odeur de tabac, de sueur et de parfum, tout ça mélangé. Une atmosphère de découragement dans laquelle chacun semble cruel et isolé […]. »

Arrive alors, pour une semaine, deux tout au plus, Dean, un jeune homme dont il a fait la connaissance quelques temps auparavant, Américain comme lui, habitué à ce que rien ne lui résiste mais un peu perdu. Il conduit une Delage, voiture rare qui ne passe pas inaperçue. Ensemble, ils découvrent la région et, un soir, dans un bar, l’œil du narrateur est attiré par une très jeune fille entourée de soldats. Le narrateur ne peut la quitter des yeux et devine ce qui va se passer, à mesure que la nuit va avancer. Les jours passent, vient le 3 décembre. Ce jour-là, Dean la lui présente : « Anne-Marie Costallat, née le 8 octobre 1944. » C’est la fille du bar ; Dean et elle sont déjà devenus amants.

Le roman devient alors l’histoire d’un amour entre un jeune Américain et une « gosse », de leurs voyages et de leurs expériences amoureuses, à la découverte, sans cesse, de nouveauté. C’est l’histoire des voyages à travers la France, de la présentation du jeune homme riche à la mère pauvre, qui, apprenant la liaison, et n’ignorant plus rien des hommes, ne pose qu’une question, comme si elle connaissait déjà les malentendus et les souffrances qui les attendent : « Est-il prudent ? » Sous l’œil du narrateur, ce n’est pas une liaison heureuse, mais écrite avec un ton désespéré, parce qu’il sait déjà les doutes qui assaillent Dean : « Le fin mathématicien est en train de disparaître, le jeune homme pour qui tout était trop facile. Son existence est déjà en train de devenir incertaine, étrange. Il est comme un fils déshérité qui maintenant ferait fi des usages, de la vie ordinaire, sans hésitation aucune, avec toute l’assurance d’un anarchiste. » Et, plus loin : « Il y a des moments terribles comme ça où l’on voit l’amour avec des yeux froids. Elle a une tête de vendeuse, Dean s’en rend clairement compte, jolie mais commune. »

C’est un curieux récit auquel nous sommes invités : le narrateur, tierce personne, confident de Dean, ne se prive en même temps pas d’intervenir, de commenter, d’imaginer des situations (« J’invente à partir de mes propres carences, ne l’oubliez jamais. »), comme s’il vivait à la place de Dean, ou comme si, parlant de Dean, c’était en fait sa propre histoire qu’il racontait. Il définit en effet ainsi son rôle : « Je me vois comme un agent provocateur ou un agent double, d’abord d’un côté – celui du vrai – ensuite de l’autre, mais entre les deux, dans les retournements de veste, les soudaines défections, on peut facilement oublier toute allégeance et ne ressentir que la joie profonde, résonnante, d’être au-delà de tout code, d’être complètement indépendant, criminel serait le mot. »

Ce sont peut-être cette proximité, cette expérience préalable, qui le poussent à reconnaître les divergences qui s’installent en eux, les rêves qu’ils ne font pas en commun, les directions opposées dans lesquelles ils regardent : « Toute la joie d’Anne-Marie vient de ce qu’elle espère qu’ils n’en sont qu’au commencement, que ce qui les attend c’est le mariage et adieu Autun, alors qu’il se figure exactement l’inverse, comme le négatif à partir duquel ses rêves à elle sont tirés. Pour Dean, chaque heure est bouleversante parce qu’elle le rapproche de la fin. »

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 16 mai 2008)