Atteindre la vraie vie

Histoire d’âme, Christiane Singer, éditions Albin Michel, collection Espaces libres, 153 pages, 6,5 €.

lecture de Pierre de Montalembert

L’ « histoire d’âme » dont il est question dans ce livre, c’est l’histoire d’une perte et d’une quête, la perte des repères, de l’identité même, la douleur et la souffrance qui s’ensuivent, et la tentative, jour après jour, de se réconcilier avec soi-même.

Liliane B., ainsi que se présente la narratrice, est une femme d’une quarantaine d’années. Peintre, elle vit à la campagne, en compagnie d’un chat qui lui tient lieu de compagnon principal, à présent que son mari Adrien est mort et que son fils, qui n’a pas encore douze ans, vit loin, dans un pensionnat. Parfois, vient la rejoindre son amant, Aldo. En ce jour d’automne où commence le récit, elle n’a guère le temps de s’occuper d’elle-même ou de s’interroger sur sa vie : il lui faut préparer, pour le samedi qui vient, une réception au cours de laquelle elle compte faire connaître Niva, une amie peintre. Le tableau qu’elle veut présenter, c’est son propre portrait, qui l’a un peu effrayée lorsqu’elle l’a vu achevé : il y avait, à la fois comme simple détail et si visible, dans son regard, une pointe de cruauté. Quand elle s’en est ouverte à Niva, celle-ci s’est contentée de la placer devant un miroir, et de lui ordonner de se regarder.

La journée se passe, anodine en apparence, une journée comme les autres. Pourtant, ce jour d’automne va devenir jour de crise ; Liliane, soudain, après un cauchemar où lui apparaît le corps d’une noyée qui se révèle n’être autre qu’elle-même, se réveille en pleine nuit, dans un cri et avec au fond du cœur une angoisse, et une certitude qui s’imprime en elle en lettres capitales : « TU N’ES PAS QUI TU CROIS. »

Commence alors pour Liliane « la nuit de l’âme », ainsi que l’appelle une femme rencontrée juste après cette première crise, et qui a su tout de suite comprendre la tourmente qui la guettait. Cette nuit est portée par une certitude : « La vraie vie n’est pas encore commencée. Quelque chose va se produire qui sera le signal – et brusquement, oui, ce sera la vraie vie. »

Mais avant que ne commence cette « vraie vie », ce sont « les boues » et les remises en question : Liliane, seule, isolée volontaire, comprend petit à petit que toute sa vie, elle a joué un rôle, a été autre. Sa vie n’a été que faux-semblants, paraître, et mensonges à soi-même. Elle a cru aimer, mais elle s’illusionnait. Devant elle paraissent les événements de sa vie, qu’il lui semble avoir vécus comme spectatrice, comme s’il s’agissait d’une autre (ainsi, le jour de son mariage, elle s’étonnait qu’Adrien soit là, et se demandait pour qui sonnaient les cloches de l’église). Paraissent devant elle les morts, à commencer par sa sœur Elise, décédée alors qu’elle n’était qu’une enfant, et Adrien dont elle se rend compte seulement maintenant combien il lui manque. Et ironiquement, c’est seulement à présent, « dans le désespoir absolu », qu’elle a « accès à l’amour. » Vient alors ce constat : « Il m’apparaît aujourd’hui que tous sont morts – que tout est mort en moi, autour de moi – et que tu es désormais le seul survivant, le seul vivant. Adrien. »

Pourtant, cette survivance en elle d’un homme déjà mort, cet amour, enfin, pour lui, est aussi le point de repère auquel elle peut s’accrocher tandis que se succèdent en elle les jours d’hiver, jusqu’à ce qu’enfin, par une nuit de neige, une nuit où elle décide de vaincre son désespoir ou d’en finir, elle trouve une raison de vivre et de renaître à elle-même ; jusqu’à ce qu’enfin le voyage se termine, dans un grand éclat de rire.

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 1 mars 2008)