Une question de langue

Oeil ventriloque, Vincent Wahl, éditions Rhubarbe, 88 pages, 12 euros.

par Alain Jean-André

On lit ce recueil poétique comme une fantaisie. Une fantaisie, c’est-à-dire une œuvre d’imagination qui se joue des règles formelles et s’accorde beaucoup de libertés. Ici, les poèmes se mêlent aux recettes, aux saynètes, aux citations savoureuses, comme dans un collage surréaliste. Mais on y livre aussi des souvenirs d’enfance ou d’âges plus avancés, avec un humour certain et un « esprit d’escalier ou plutôt / d’arrière cuisine / de marmiton assoupi dans la hotte (...) »

Tournant les pages, on se questionne : s’agit-il de mets ou de mots ? Certes, il est question -- je cite quelques titres -- d’« Exercices d’appétit », de « Pot au feu », de « Fast Food », mais aussi de « Ragoût identitaire », de « Repas de mots », et même de « Garouste astronomique ». Quelques pages auparavant, on apprend que l’enfant malade et à la diète se mettait à feuilleter le « Grand Larousse Gastronomique » ! Discret comique de mots qui propage des échos et suscite des éclats de rire. Cette poésie, qui parle d’une nécessité bien terrestre, insiste sur le plaisir mais aussi le rituel, qu’il s’agisse de cuisine aux champignons, de ruminations subjective de la Haggadah de Pessah ou de recettes d’Alsace, d’Angleterre ou d’ailleurs. Que d’énumérations croustillantes, d’histoires banales, de découvertes !

Mais ce titre, Oeil ventriloque, dans lequel on entend œil, ventre et voix (intérieure ?), d’où vient-il ? On retient « l’énoncé d’une recette vénitienne / boulette de mots imprégnée de salive » ; on note : « La nourriture tant qu’on en parle / tant qu’on cantine / de la langue », et puis on se demande si on n’a pas trouvé : « je parle du ventre de l’œil // cette cavité infra-rétinienne / qui donne résonance à l’appétit ». Mais, après tout, qu’importe.

Souvenirs d’enfance, remembrances d’autres temps, moments passés devant une assiette, composent ce premier livre de « rumines ». À celui (celle), qui s’étonnerait d’une telle fantaisie de la forme et du ton, l’auteur donne une réponse : « On se demande si tout cela / n’est pas un procédé un peu exacerbé / délire hystérico-mystique // à seule fin vraisemblable de prolonger l’éternité / utile / pour récapituler les merveilles / trop précipitamment englouties. ».

© Chroniques de la Luxiotte
(Mis en ligne le 29 mars 2008)


Liens :
       Lire un poème inédit de l'auteur
       Lire la chronique sur Tous les râteliers !
       Consulter le site des éditions Rhubarbe